Dossier 2 : Modes d’alimentation et de socialisations alimentaires de personnes en situation de précarité

XXIèmes Rencontres Scientifiques de Nutrition de l’Institut Danone, Journées Francophones de Nutrition, décembre 2012

 

 

Une problématique complexe et difficile à évaluer

 

 

“La précarité se définit comme un état d’instabilité sociale caractérisé par la perte d’une ou plusieurs des sécurités permettant aux personnes et aux familles d’assumer leurs responsabilités élémentaires et de jouir de leurs droits fondamentaux”.

 

(Haut Comité de Santé Publique, mai 1996).

 

 

Le terme “précarité”, généralement connexe de la notion de pauvreté, englobe des réalités diverses. Les parcours atypiques et les conditions de vie précaires sont difficiles à appréhender dans les enquêtes classiques, car échappant aux situations habituellement couvertes dans les échantillons (logement instable, situation administrative floue…). La dégradation de l’alimentation des populations en précarité est corrélée à l’indice d’éducation/d’instruction, au statut socioprofessionnel, au lieu de vie ou à l’origine socioculturelle.

 

 

Modes d’alimentation et de socialisations alimentaires de personnes en situation de précarité

 

 

Anne DUPUY
CERTOP UMR CNRS 5044 - ISTHIA,
Sciences Sociales Appliquées à l’Alimentation, Université de Toulouse 2.

 

 

L’alimentation des plus démunis est un enjeu majeur de l’exclusion sociale et des inégalités : carences nutritionnelles résultant d’apports insuffisants, déséquilibres nutritionnels et prévalence de l’obésité concerneraient les populations les plus modestes et précarisées. Les fortes contraintes sur le budget consacré à l’alimentation ont des conséquences sur le choix et la disponibilité alimentaires. Se nourrir en situation de pauvreté implique la mise en oeuvre de stratégies dans les modes d’approvisionnement, de conservation et de stockage, de préparation et de consommation des aliments, entraîne parfois l’abaissement des sociabilités alimentaires, de la fréquentation des restaurants, de l’attrait pour les innovations, ou encore l’adoption de logiques de restrictions par des parents désireux d’“épargner” au mieux à leurs enfants les effets de la pauvreté. Couramment envisagée comme facteur d’exclusion du fait des contraintes pesant sur les plus pauvres, l’alimentation demeure cependant un levier d’intégration au travers de la valorisation des activités culinaires. En 2011 des données empiriques, collectées auprès de vingt-huit personnes en situation de précarité rencontrées dans des dispositifs d’aides alimentaires, ont permis de comparer les modes d’alimentation de celles se trouvant dans des situations de “pauvreté installée” à celles faisant l’expérience de la pauvreté pour la première fois.

 

 

Conséquences de l’appauvrissement sur les habitudes alimentaires

 

 

Les dépenses d’alimentation viennent après le loyer, les factures et remboursements de crédits et avant les dépenses de soins. Elles sont également hiérarchisées en fonction des membres de la famille : enfants en premier, puis pères ou conjoints, et mères en dernier, exprimant alors une logique “sacrificielle”.

 

 

Le prix est le critère absolu pour décider des achats. Les produits de première nécessité, les gros formats et les aliments rassasiants (pâtes, riz, pommes de terre) sont privilégiés par rapport aux produits considérés comme superflus, même s’ils ont un aspect culturel (épices, olives, cacahuètes). Ils sont privilégiés aussi par rapport aux produits de “luxe” (chocolat, fromage, café), aux produits frais (viande, poissons, fruits, légumes) ou de plaisir (pâtisseries et confitures notamment). Les produits destinés aux enfants comme ceux prévus pour le goûter sont sacrifiés en dernier recours. L’appauvrissement entraîne la mise en oeuvre de logiques comptables : connaissance des prix au kilo, préparation d’une liste précise d’achats (entraînant une certaine monotonie), comparaison des prix et des produits, raisonnement à la portion. Familiarisés avec cette logique parfois depuis l’enfance, les individus en situation de “pauvreté installée” peuvent exprimer une grande lassitude d’être des “machines à compter”, d’autant que la gestion du budget est sans cesse remise en question en raison de l’évolution des prix. Ce sentiment participe à l’incertitude et à l’instabilité inhérentes à la précarité. Pour les “nouveaux précaires”, l’apprentissage de la gestion du budget se fait par tâtonnements et erreurs (abandon de produits en caisse par exemple) pour quelquefois aboutir à une certaine expertise pouvant s’exprimer dans la fierté de savoir “faire des affaires”. Certaines personnes ont recours à des arguments santé ou environnementaux pour justifier des restrictions ou des compromis alimentaires. Ce qui leur permet d’inscrire leurs modes de consommation au coeur des préoccupations sociales et sociétales, alors que la stigmatisation dont ces personnes peuvent faire l’objet tend bien souvent à les en éloigner.

 

 

La possession d’un congélateur s’avère être un atout considérable dans la gestion des stocks : les épiceries sociales et solidaires sont souvent bien pourvues en produits surgelés, notamment viandes et poissons. Le congélateur favorise par ailleurs le portionnement des produits : mis en sachets, les produits sont décongelés au fur et à mesure en fonction des besoins, “verrouillage invisible” permettant le réglage de l’appétit.

 

 

Le “fait-maison” est à l’origine d’économies non négligeables chez les personnes en situation de “pauvreté installée”, qui ont appris à cuisiner à moindre coût (soupes ou ragoûts). Parmi les personnes nouvellement précarisées, certaines découvrent ou redécouvrent la cuisine maison, en allant chercher des recettes sur des sites Internet ou des blogs, qu’elles se réapproprient par suppression ou remplacement d’ingrédients coûteux, “surfant” sur l’engouement médiatique actuel pour la cuisine.

 

 

 

Canaux et modes d’approvisionnement

 

 

Que la pauvreté soit installée ou que la précarité soit nouvelle, les personnes concernées multiplient les canaux d’approvisionnement ; elles connaissent bien les endroits où bénéficier du prix le plus bas sur un produit et n’hésitent pas à faire tout un circuit pour s’approvisionner.

 

 

Les personnes installées dans la pauvreté ont abandonné depuis longtemps les supermarchés (qui exposent à des tentations) au profit des magasins discount. Elles fréquentent aussi les marchés pour l’achat de produits frais (légumes pour les potages), une habitude chez les plus âgés, qui savent négocier des paniers ou glaner. Les “nouveaux précaires” conservent davantage le désir de maintenir leur sentiment d’appartenance à la société de consommation et essaient de pérenniser l’achat des marques. L’appauvrissement implique cependant une fréquentation occasionnelle et encadrée des supermarchés, à l’occasion d’un achat “plaisir” exceptionnel.

 

 

Incidence de la précarité sur les rôles parentaux

 

 

La précarité n’épargne pas les rôles parentaux les plus fondamentaux. Elle peut renforcer la culpabilité parentale et le sentiment d’impuissance en abîmant le rôle de pourvoyeur de nourriture, de sécurité, de soin et de plaisir. Ce qui peut entretenir, voire renforcer, la précarité en une sorte de cercle vicieux qui a des conséquences sur les modes de socialisations alimentaires des enfants.

 

 

Les parents en situation de “pauvreté installée”, plutôt “autoritaires”, insistent sur le fait que leurs enfants sont responsabilisés à l’impact de la pauvreté sur leur niveau de vie. Ceux-ci participent ainsi à la gestion du budget en acceptant qu’aucune concession ne soit faite dans les achats et en ne gaspillant pas. A l’inverse, en situation de “précarité nouvelle”, les parents plutôt “permissifs” épargnent aux enfants les effets de la paupérisation et maintiennent le plus longtemps possible un certain mode de vie, tandis que les parents plutôt “démocratiques” font progressivement comprendre et accepter les changements aux enfants.

 

 

 

 

Liens entre alimentation et santé

 

 

Les personnes interrogées semblent relativement bien informées des liens entre alimentation et santé, grâce à la médicalisation de l’alimentation - au travers de la médiatisation – qui concerne les mangeurs pauvres ou précaires au même titre que les autres. La plupart ont conscience de “mal manger”. Certaines évoquent la difficulté de suivre leur régime alimentaire pour raison médicale. Cette conscience génère beaucoup d’angoisse et de tensions, surtout concernant les enfants, dont les parents ont l’impression d’hypothéquer la santé. La précarité atteint la mère dans son rôle nourricier, et ce d’autant plus si elle ne travaille pas. Elle constitue également une entrave à la dimension “plaisir” de l’alimentation, dont les représentations des enquêtés sont proches de celles du reste de la population : importance de la commensalité, du partage, de la convivialité, du plaisir à gâter son enfant.

 

 

Conclusion

 

 

On voit bien comment une réflexion menée sur les effets de la “pauvreté installée” ou de la précarité sur l’alimentation et la socialisation alimentaire, permet d’appréhender l’hétérogénéité des situations et les diverses stratégies, compétences, habitudes et routines des mangeurs en situation précaire.

 

 

Bibliographie

 

  • Augor M., Lhuissier A., Cuisiner ensemble : ethnographie de trois ateliers cuisine, Cahiers d’économie et sociologie rurales, 2006, n°79 : 98-113.
  • Caillavet F., Darmon N., Contraintes budgétaires et choix alimentaires : pauvreté des ménages et pauvreté de l’alimentation ?, Inra Sciences sociales, 2005, n° 3-4 : 1-4
  • Caillavet F., Darmon N., Lhuissier A., Régnier F., L’alimentation des populations défavorisées en France : synthèse des travaux dans les domaines économique, sociologique et nutritionnel, Travaux de l’Observatoire national de la pauvreté et de l’exclusion sociale, 2005-2006. Paris, La documentation française, p. 279-322.
  • Cartier M., Coutant I., Masclet O. et Siblot Y., La France des petits-moyens, 2008, La Découverte, coll. Textes à l’appui / Enquêtes de terrain.
  • César C., Les usages de l’aide alimentaire à la lumière des liens sociaux : un aspect du volet socio-anthropologique de l’étude Abena, BEH, 2006, 11-12, p. 83-84.
  • Poulain J.-P., Tibère L., Alimentation et précarité. Considérer la pluralité des situations, Anthropology of food, Sept. 2008.
  • Nahoum-Grappe V., Manières de table dans les milieux de “grande pauvreté” : habitudes et ruptures dans le “boire et le manger”, in Eizner N. (dir.), Voyage en alimentation, 1995, Editions ARF, p.129-138.
  • Régnier F., Masullo A., Une affaire de goût ? Réception et mise en pratique des recommandations nutritionnelles, Working paper ALISS 2008-06.

 

 

Quelques structures d’aide alimentaire :

 

 

Tribune : L’inquiétant principe de précaution en nutrition

Depuis toujours, un cortège de rumeurs accompagne les innovations alimentaires. La restauration chinoise, les fast-food et même les sandwicheries “kebab” en ont fait les frais. Ces légendes urbaines, affirmant que l’on cherche à nous faire manger des animaux domestiques ou de la viande de ver de terre, expriment tout à la fois des stéréotypes ethniques et l’extrême méfiance des êtres humains concernant tout ce qui pourrait affecter leur alimentation.

 
C’est que cette dernière touche à notre intimité même et qu’elle présente des enjeux sanitaires incontestables. Cette suspicion ne s’exerce plus désormais sur les seuls aliments exotiques, elle entend faire régner la peur sur toute innovation alimentaire (aspartame, OGM…) et, pire encore, sur des produits plus traditionnels comme l’huile de palme et même le lait. Dans ces domaines, comme en beaucoup d’autres, une nouvelle idéologie pèse sur la logique ordinaire : on peut la nommer précautionnisme. Elle est, en quelque sorte, un dévoiement du principe de précaution, appliqué inconditionnellement et à tout propos, faisant écho à un célèbre mot de Julie de Lespinasse : “je crois tout ce que je crains”. Elle est redoutable parce qu’elle se nourrit des grandes erreurs de l’esprit humain face au risque et à l’incertitude qui caractérisent toute connaissance scientifique. La logique ordinaire tend à surestimer les faibles probabilités ou à prendre en considération les coûts plutôt que les bénéfices. Elle a aussi une appétence pour le risque zéro, quand le scientifique honnête doit reconnaître que ce n’est pas un objectif réaliste. Autres sources importantes de cette idéologie : la structuration contemporaine du marché de l’information et la méfiance que rencontre aujourd’hui toute forme d’expertise dans l’opinion publique. Ce qui conduit beaucoup de nos contemporains à penser qu’ils vivent dans un monde empoisonné. Cette concurrence déloyale entre l’expertise scientifique et l’idéologie précautionniste rend nécessaire une nouvelle ingénierie de la communication scientifique. L’expression publique de la science prendrait une forme qui offrirait à la logique ordinaire de reconnaître la qualité de son argumentation et donc de repousser les tentations qu’exercent les raisonnements captieux.

 

 

En attendant, tout se passe comme si, devant leur assiette, nos contemporains avaient désormais envie de se souhaiter “bonne chance” plutôt que “bon appétit” !

 

 

Gérald Bronner
Maison des Sciences de l’homme,
Strasbourg

Tribune : Modernisme et conformisme alimentaire

“Faire à manger” aujourd’hui n’implique pas la même chose qu’il y a 50 ans…

 

Avant il semblait logique que la mère de famille fasse les courses, la cuisine et que les repas quotidiens se prennent à la maison.

 

Aujourd’hui, l’autonomie des femmes, liée notamment à leur accès au travail, est sans aucun doute un facteur de liberté.Mais alors, qui fait les courses et les repas ? Ce sont le plus souvent encore elles, mais elles semblent l’accepter moins facilement.

 

Selon différentes enquêtes, au quotidien, c’est plus la notion de “corvée” qui apparaît que celle de plaisir. Le temps consacré à la préparation des repas ne cesse pourtant de diminuer dans les pays occidentaux, sans doute grâce aux multiples progrès que nous apporte la technologie.

 

La plupart d’entre nous auraient bien du mal à renoncer aux services du congélateur, du micro-ondes, du robot et de tous ces objets qui nous facilitent la tâche. Et pourtant on sent parfois la nostalgie de la cuisine de nos grands–mères. Comme si la cuisine d’aujourd’hui procurait moins de saveur qu’autrefois, comme s’il fallait consacrer du temps pour mieux savourer (mériter) le plaisir attendu.

 

On voit ainsi les nouvelles générations s’éloigner des fourneaux, sans doute aussi faute de n’avoir pas vu, ni appris, au contact de leurs ainés les traditions culinaires familiales. On va au plus facile, au plus rapide, au tout prêt, qui doit être, de surcroit, “nutritionnellement correct“.

 

Simultanément, on observe une revendication de retour à la nature, au sain et à l’authentique, comme si l’équilibre et le bien-être étaient incompatibles avec le plaisir. La plupart du temps un compromis s’installe, avec en semaine une alimentation rapide, liée aux services, alors que pendant le week-end on retrouve du temps à consacrer à l’art de la cuisine.

 

Le plaisir de préparer, de partager et de savourer les repas, mérite d’être redécouvert, afin d’éviter ce vide… vide de sens, vide de repère, source de malaise. N’est ce pas le rôle fondamental de mère “nourricière“ qui est mis à mal ? Nourrir ses enfants c’est transmettre plus que de la nourriture : un peu de soi, d’affectif, de culturel…

 

Dr Brigitte BOUCHER
Médecin nutritionniste, Paris

Tribune : Messages publicitaires et alimentation des enfants

De nombreuses études ont montré l’influence des messages publicitaires sur le comportement alimentaire, en particulier celui des enfants. Ces derniers sont en effet soumis à une pression importante : en moyenne un enfant de 6-12 ans passe deux heures par jour devant la télévision, 70% des publicités pour les enfants sont des publicités pour des produits alimentaires et 70% d’entre elles concernent des produits sucrés ou des bonbons. Depuis un an sont donc apparus dans notre pays, à l’initiative du législateur dans le cadre du Programme National Nutrition Santé, des messages accompagnant les publicités pour les produits alimentaires dans les programmes télévisés ou dans la presse destinés aux enfants : “pour bien grandir, mange au moins 5 fruits et légumes/jour”, “…ne mange pas trop gras, trop sucré, trop salé”, “pour être en forme, dépense toi bien” et “…évite de grignoter dans la journée”.

 

Alors qu’on observe une augmentation de l’obésité chez l’enfant, même si le lien direct reste à démontrer, l’objectif est de “contrebalancer”, par des informations nutritionnelles médicalisées, le message incitatif à consommer fondé quasi exclusivement sur la notion de plaisir. Il faut reconnaître le caractère positif de ces messages, visant plus à inciter qu’à menacer ou faire peur (à la différence des messages associés au tabac et aux boissons alcoolisées). On peut se poser cependant la question du risque de médicalisation de l’alimentation, de schématisation ou de diabolisation de cet acte naturel et vital. Un cookie, un hamburger ou un soda sont agréables au goût (en tout cas les enfants les plébiscitent) et sans danger pour la santé, sous réserve bien entendu que leur consommation soit raisonnable et s’intègre dans une alimentation diversifiée.

 

Certains mettent aussi en balance le risque (non démontré non plus) que ces messages normatifs et médicalisés favorisent l’apparition de troubles du comportement alimentaire chez des adolescent(e)s à risque : boulimie, anorexie mentale dont la prévalence semble également en augmentation dans notre pays. La mise en place annoncée des « profils nutritionnels » ne fera que renforcer cette tendance, observée dans tous les pays développés, de classer et choisir ses aliments en fonction de ce qui est “bon” ou “moins bon” pour la santé. Maintenir une communication non culpabilisante, individualisée, ciblée sur des groupes à risque et intégrant la dimension sociale et hédonique de l’alimentation reste un défi important à relever pour les années futures, tant pour l’industrie alimentaire que pour la santé publique.

 

Pr. Frédéric GOTTRAND
CHRU de Lille
Faculté de médecine, Université Lille 2