Les carences nutritionnelles ont une incidence largement démontrée sur la peau. Si certains régimes alimentaires jouent un rôle dans des maladies particulières, l’action des suppléments nutritionnels dans la prévention du vieillissement cutané n’est pas encore formellement prouvée.

 

Ces dernières années de nombreuses études ont été menées pour connaître l’effet de la nutrition, des régimes et des suppléments nutritionnels, sur l’évolution et le traitement des maladies de peau.

 

Elles ont permis de définir trois interactions nutrition-peau :

1 - Les maladies cutanées dues à des déficiences nutritionnelles : ce sont les effets secondaires de la malnutrition et des déficits vitaminiques, comme le kwashiorkor, le scorbut ou la pellagre.
2 - La prévention de certaines maladies par l’utilisation de suppléments nutritionnels aux propriétés anti-oxydantes (béta-carotène, sélénium, vitamines A, C, E) pour prévenir les maladies cutanées induites par les radicaux libres et en particulier le vieillissement cutané chronologique ou l’héliodermie (vieillissement induit par le soleil).
3 - L’utilisation de régimes pour traiter les maladies cutanées inflammatoires.

 

I - SIGNES CUTANÉS DES CARENCES NUTRITIONNELLES

La malnutrition protéino-énergétique est très fréquente dans le monde. Son incidence est observée dans les pays dits en voie de développement, chez plus de 100 millions d’enfants âgés de 9 à 24 mois. Dans les pays riches elle atteint des adultes malades (malades en fin de vie, cancéreux,…) et particulièrement les patients infectés par le HIV.

 

Il existe aussi des formes modérées de carence nutritionnelle chez des adultes au régime alimentaire fortement déséquilibré (alcooliques, marginaux, jeunes suivant des régimes fantaisistes…).

 

Les signes cutanés varient selon que la malnutrition est protéino-énergétique (marasme) ou protéique pure (kwashiorkor).

 

LA MALNUTRITION PROTÉINO-ÉNERGÉTIQUE, CARENCE DES PAYS TROPICAUX.
MARASME :
poids inférieur à 60% du poids idéal sans oedème

• Atrophie marquée du tissu sous cutané sans dermatose

KWASHIORKOR :
poids inférieur au poids idéal avec oedème

• oedème cutané et sous cutané
• dyschromie (alternance de plaques achromiques et hyperpigmentées)
• peau sèche, érythématosquameuse (“eczéma craquelé”)
• signes muqueux : chéilite, glossite, aphtes
• cheveux fins, pâles, mous et raides avec alopécie en bordure
• hypertrichose ciliaire
• ongles fragiles et cassants

Les carences vitaminiques n’appartiennent pas à l’histoire de la médecine et ne sont pas que des pathologies exotiques. Des formes frustes sont régulièrement rapportées (en France, aux U.S.A.), chez des personnes âgées, des homosexuels ou des adolescents/adultes jeunes suivant des régimes alimentaires spéciaux. Leurs principaux signes sont rapportés dans le tableau suivant.

LES CARENCES VITAMINIQUES

Déficience en
Y penser
La confirmer
La traiter
vitamine C
(scorbut)
- purpura pétéchial
- hyperkératose folliculaire
- gingivite
- retard de cicatrisation
dosage vitamine C
test thérapeutique
(efficace en 15 j.)
Vitamine C :
800 mg à 1g/j x 10 j
puis 500 mg/j
vitamine PP
(pellagre)
- érythème violacé des zones photoexposées
- diarrhée
- syndrome neuropsychique
- aphtes
test thérapeutique
(efficace en 8 jours)
Vitamine PP :
500 mg/j
(+ vitamine B1, B2, B6)
Vitamine B12
(maladie de Biermer)
- glossite
- aphtes
- pigmentation de la pulpe des doigts
- acroparesthésies
Dosage vitamine B12
Fibroscopie
oeso-gastro- duodénale
test de Shilling
Vitamine B12 :
1000 microgrammes par semaine en IM pendant plusieurs mois
Vitamine B6 - pseudopellagre
- dermite séborrhéique
test de charge en tryptophane Vitamine B6 :
1 g/j pendant plusieurs mois
Vitamine B2
(ariboflavinose)
- dermite séborrhéique
- perlèche
- chéilite et glossite
- atteinte oculaire
- érythème pigmenté périnéogénital
- stomatodynies
test thérapeutique Vitamine B2 :
20 à 40 microgrammes par jour pendant 2 mois

 

II - VIEILLISSEMENT CUTANÉ ET SUPPLÉMENTS NUTRITIONNELS

Il est à la mode de prévenir le vieillissement cutané par la consommation d’oligo-éléments ou de vitamines. Ces tentatives ont-elles un fondement scientifique ? Les travaux récents ont surtout étudié l’effet des suppléments nutritionnels sur le vieillissement cutané photo-induit.

 

De nombreux modèles expérimentaux, sur cultures cellulaires ou chez des animaux, montrent qu’un certain nombre de vitamines ou oligo-éléments (vitamines A, D, E, sélénium) permettent de réduire les effets délétères des ultraviolets. De plus, on sait que le taux de carotène sanguin diminue après exposition aux ultraviolets. Or les U.V ont un rôle majeur dans le vieillissement cutané extrinsèque (non lié à l’âge), et surtout dans les cancers cutanés. Des études épidémiologiques ont montré la moindre fréquence des carcinomes (en général et pas uniquement cutanés) chez les gros consommateurs de béta-carotène ou de dérivés de la vitamine A. Les rétinoïdes (dérivés de la vitamine A) ont parfois à des doses thérapeutiques fortes un effet préventif sur l’apparition de nouvelles tumeurs épithéliales muqueuses ou cutanées. Mais à des doses nutritionnelles aucun effet n’a pu être mis en évidence pour la prévention des cancers cutanés. En revanche une étude récente a montré que la prise de béta-carotène (30 mg/j) améliore (modérément) la protection contre les coups de soleil, même s’il ne remplace en aucun cas la protection par les vêtements et les crèmes solaires. L’intérêt théorique des antiradicalaires pour prévenir les effet délétères des U.V. ne repose donc plus uniquement sur des études in vitro ou chez l’animal mais sur des constatations cliniques.

 


UNE PATHOLOGIE DE L’ALCOOLIQUE :

LA CARENCE EN ACIDE LINOLÉIQUE, ACIDE GRAS ESSENTIEL

La carence en acide gras linoléique entraîne une diminution des acides gras essentiels qui en dérivent. Elle est observée en cas de mucoviscidose, d’alimentation parentérale (carence d’apport), et surtout d’alcoolisme où se conjuguent de nombreux facteurs favorisants : carence d’apport due à l’anorexie, déficit en zinc et insuffisance hépatique responsable d’un déficit fonctionnel enzymatique de la delta 6 désaturase (enzyme de transformation de l’acide linoléique).

Quand y penser ? Chez l’adulte, devant des signes cutanés : peau sèche, desquamation fine et exagérée, diminution de la souplesse et de l’élasticité de la peau, dermite séborrhéique particulière par son extension (tronc, creux axillaires), sa localisation (aux plis), son caractère suintant et sa résistance aux traitements. Et aussi : retard de cicatrisation, blépharo-conjonctivite bilatérale, susceptibilité accrue aux infections, et chez l’enfant déshydratation, ralentissement de la croissance et irritation périnéale.

Comment la confirmer ? Par chromatographie en phase gazeuse des acides gras plasmatiques ou par test thérapeutique dont l’efficacité est visible dès le 3ème jour, avec guérison en quelques semaines.

Comment la traiter ? On peut utiliser des composés riches en acide linoléique par voie intraveineuse, orale (huile d’onagre) ou percutanée.

 

Il reste à mener des études cliniques sérieuses sur le vieillissement cutané intrinsèque ! Des études épidémiologiques de cohortes (telle l’étude SU.VI.MAX en France) cherchent à mesurer l’effet de supplémentations nutritionnelles contre placebo sur différents indicateurs de santé; peut-être ce type d’études apportera-t-il enfin des informations scientifiques sur la prévention nutritionnelle des cancers cutanés ou du vieillissement.

 

III - DERMATOSES INFLAMMATOIRES ET RÉGIME ALIMENTAIRE

L’huile d’onagre, qui contient de l’acide gamma linolénique, a été proposée dans la dermite atopique. En effet, les patients atteints de cette maladie ont un déficit en delta 6 désaturase cutanée. Cette enzyme catalyse la transformation de l’acide linoléique en acide gamma linolénique qui contribue à la plasticité de la peau et à l’intégrité de la barrière épidermique. Le prurit et la sécheresse cutanée de la dermite atopique pourraient donc être dus en partie à ce déficit en dérivés d’acide linoléique, tout comme la pénétration cutanée excessive des allergènes aériens. Les nombreuses études contrôlées sur l’effet des dérivés de l’huile d’onagre dans la dermite atopique ont donné des résultats contradictoires. Une méta-analyse de ces études semble montrer que l’effet bénéfique porte surtout sur la diminution du prurit, avec une amélioration clinique de 25% par rapport au placebo. L’huile d’onagre ne remplace donc pas, malheureusement, les dermocorticoïdes !

 

Les études épidémiologiques avaient montré que la prévalence du psoriasis était faible chez les esquimaux, grands consommateurs d’huiles de poissons riches en acides gras polyinsaturés de la série n-3, qui sont métabolisés par les mêmes enzymes qui conduisent habituellement à la formation de l’acide arachidonique. Le métabolisme des huiles de poissons entre donc en compétition avec celui de l’acide arachidonique et de ses dérivés (prostaglandines et leucotriènes) dont on connaît le rôle proinflammatoire, notamment au cours du psoriasis. Hélas, en dehors de cas isolés, les études n’ont pas confirmé l’efficacité des huiles de poissons comme traitement du psoriasis vulgaire. En attendant que d’autres études permettent de mieux préciser leurs indications et le mode de traitement, certains utilisent actuellement les huiles de poissons comme traitement adjuvant des ultraviolets (meilleure efficacité ?), des rétinoïdes (diminution de l’hypertriglycéridémie induite par l’acitrétine), ou de la cyclosporine (diminution de la néphrotoxicité ?) .

 


LES PATHOLOGIES DE SURCHARGE VITAMINIQUE

L’anorexie mentale et la boulimie nerveuse, mais aussi les régimes déséquilibrés des athlètes, des étudiants et des “jeunes filles ayant peur de grossir”, présentent en commun des signes cutanés liés à une pathologie de surcharge en certaines vitamines contenues dans les aliments pauvres en calories.

La caroténodermie
C’est une coloration jaune orangée due aux dépôts de carotène dans la couche cornée de l’épiderme. On la rencontre chez les personnes qui consomment de grandes quantités de carotte, d’orange, de rutabaga, de papaye, et actuellement, dans les pays riches, chez les jeunes suivant un régime (régime amaigrissant, sportifs). Une anorexie mentale doit être suspectée en cas de troubles des règles et de maigreur.
La caroténodermie est bien corrélée à des taux élevés dans le sang (de l’ordre de 5 mg/l). Elle n’est pas dangereuse par elle-même mais est un signe cutané d’un déséquilibre alimentaire.
Si l’enquête ne révèle pas de déséquilibre alimentaire, il faut rechercher d’autres causes : essentiellement les dyschromies d’origine médicamenteuse (antipaludéens de synthèse).
La caroténodermie doit faire rechercher une hypervitaminose A qui lui est souvent associée. En effet les personnes suivant de tels régimes se prescrivent fréquemment des suppléments vitaminiques.

L’hypervitaminose A
Les signes cutanés de l’hypervitaminose A sont une sécheresse, une fine desquamation et des fissures des oreilles et de la région péribuccale ; des plaques d’alopécie peuvent être associées.
Ces signes imposent un bilan hépatique pour dépister une hépatite cytolytique (bilirubinémie, transaminases). Des anomalies hépatiques sont plus fréquemment trouvées chez des jeunes suivant un régime déséquilibré, grands buveurs ou ayant eu récemment une hépatite virale. Des douleurs osseuses ou des céphalées peuvent être associées.
Les signes cutanés peuvent ainsi servir au dépistage d’habitudes alimentaires excentriques afin de donner aux jeunes les conseils diététiques nécessaires.

 

Même si l’intérêt des régimes alimentaires ou des suppléments nutritionnels dans le traitement des dermatoses inflammatoires n’a pas encore pu être démontré, l’étude des interactions nutrition-dermatoses inflammatoires se poursuit. Ainsi le caractère plus sévère du psoriasis chez les alcooliques, quoi que non formellement prouvé, est probable. De plus une étude épidémiologique a montré récemment que le psoriasis était plus fréquent chez les obèses et moins fréquent chez les grands consommateurs d’aliments riches en béta-carotène. Prévenir les poussées de psoriasis par les conseils diététiques est une idée qui pourrait réapparaître en thérapeutique dermatologique dans les prochaines années !

 

CONCLUSION

Le rôle de la nutrition et des vitamines dans la prévention et le traitement des maladies cutanées fait souvent l’objet d’articles de magazines. C’est sûrement prématuré : nous en sommes encore à chercher à comprendre des relations entre nutrition et maladies cutanées, et nous abordons à peine l’effet possible de manipulations nutritionnelles sur le vieillissement cutané ou les dermatoses inflammatoires. Les recherches actuelles permettent cependant d’envisager dans un avenir proche une contribution de la nutrition à la prévention et au traitement des cancers cutanés induits par les ultraviolets (carcinome épidermoïde essentiellement, et peut-être mélanome), dans la prévention du vieillissement cutané, le traitement du prurit de la dermite atopique et du psoriasis. D’autres recherches sont en cours pour étudier l’importance des facteurs nutritionnels dans la cicatrisation cutanée.

 

Pr. L. VAILLANT
Service de Dermatologie
C.H.U., Tours

 

 

Bibliographie

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Monpoint S, Guillot B, Truchelet F, Grosshans E, Guilhou JJ. - Acides gras essentiels en dermatologie. Ann. Dermatol Vénéréol 1992 ; 119 : 233-9.

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