Blandine de Lauzon, Dr. Marie-Aline Charles
INSERM U258, Villejuif, France

 

Dans les pays développés, on constate toujours un parallélisme entre le statut socio-économique et les préoccupations de santé. Il est donc important de comprendre dans quelle mesure le statut social influence le développement de l’enfant. Une relation inverse entre le niveau socio-économique et la prévalence de l’obésité a clairement été mise en é vidence chez l’adulte. Chez l’enfant, cette relation est moins constamment retrouvée. Chez l’adulte, le statut socio-économique peut être cause ou conséquence d’obésité. Au contraire, chez l’enfant, la relation entre le statut socio-économique et l’obésité est relativement facile à analyser en terme de causalité puisque le statut socio-économique de l’enfant ne dépend que de celui de ses parents.

 

Focus
L’indice de masse corporelle (IMC = poids (kg)/[taille(m)]2) est un bon reflet de l’adiposité.
Chez l’enfant il diminue nettement de 1 à 6 ans puis augmente jusqu’à l’adolescence et au début de l’âge adulte.
Il n’est donc pas possible, chez l’enfant, de se reporter à une unique valeur de référence d’IMC. Une définition internationale de l’obésité a récemment été élaborée par l’International Obesity Task Force (IOTF) : elle se fonde sur des courbes de référence représentant les valeurs d’IMC en fonction de l’âge, qui aboutissent à 18 ansà un IMC de 25 kg/(m)2 pour le surpoids et de 30 kg/(m)2 pour l’obésité.

 

L’obésité de l’enfant inquiète beaucoup les professionnels de santé. Si la majorité des enfants obèses ou en surpoids n’a aucune complication d’ordre médical, des pathologies spécifiques peuvent apparaître dans le cas d’obésité sévère, et certaines anomalies infracliniques (hypertension artérielle, hypertriglycéridémie…) sont plus fréquentes chez
les enfants obèses. L’obésité de l’enfant a par ailleurs des conséquences psychosociales certaines, liées à une perte de l’estime de soi, aggravée par la stigmatisation de l’obésité.

 

La probabilité de conserver à l’âge adulte une obésité ou un surpoids acquis durant l’enfance
varie avec l’âge de l’enfant et la présence d’obésité ou de surpoids chez les parents : c’est le principal risque de l’obésité infantile. Ainsi, environ 20 à 50 % des enfants obèses avant leur puberté le resteront à l’âge adulte, et 50 à 70 % des adolescents obèses conserveront cette obésité à l’âge adulte.

 

Statut socio-économique et obésité

 

Des indicateurs indirects, comme le pays, la région ou la taille de l’agglomération où vit l’enfant peuvent constituer une première approche du niveau socio-économique dans lequel il évolue.

 

Prévalence de l’obésité chez l’enfant en France…
Les courbes de distribution de l’indice de masse corporelle (IMC) établies dans les années 1960, définissent l’obésité en France. Un enfant dont l’IMC se situe au-dessus du 97e percentile de ces courbes est considéré comme obèse en France.

La prévalence de l’obésité de l’enfant était donc, par définition, de 3% dans les années 1960. Les estimations provenant de différentes sources permettent par leur concordance de conclure à une augmentation de la prévalence de l’obésité depuis 1960 : chez les 5-12 ans, elle atteignait 6-8% dans les années 1980 et 13-15% à la fin des années 1990 (Figure 1). Le seuil définissant l’obésité en France est voisin de celui définissant le surpoids avec la référence internationale IOTF. La prévalence de l’obésité est donc plus élevée avec les normes françaises qu’avec les normes IOTF.

 

PRÉVALENCE DE L’OBÉSITÉ INFANTILE (définition française)
EN FRANCE DEPUIS 1965 CHEZ DES ENFANTS DE 5 À 12 ANS.

(ERF : Etude de Référence Française ; RP : étude Région Parisienne ; C-O : étude Centre-Ouest ; ELP : Etude longitudinale parisienne ;
FLVS : étude Fleurbaix-Laventie Ville Santé ; INCA : enquête Individuelle et Nationale des Consommations Alimentaires).

Figure 1

 

… et dans d’autres pays
La prévalence de l’obésité des enfants de 5-12 ans a été multipliée par quatre en France entre les années 1960 et 2000, alors qu’entre 1971-74 et 1999, elle a triplé aux États-Unis chez les enfants de 6-11 ans. Ainsi, même si le pourcentage d’enfants obèses en France reste moins important qu’aux États-Unis, la vitesse de progression de l’épidémie est tout aussi préoccupante.

 

PRÉVALENCE DU SURPOIDS (obésité incluse) EN EUROPE CHEZ
DES ENFANTS ÂGÉS D’ENVIRON 10 ANS (Groupe de travail IOTF).

Figure 2

 

L’obésité de l’enfant n’affecte pas tous les pays d’Europe avec la même intensité (Figure 2). Il existe un gradient géographique, avec des taux d’obésité maximaux dans les pays d’Europe de l’Est et du Sud, les pays du nord de l’Europe paraissant encore relativement é pargnés.

 

Différences en fonction du lieu d’habitation
Même au sein de chaque pays, l’obésité de l’enfant ne touche pas toutes les régions de la même façon.

Ainsi, en France, dans l’étude ObEpi 2000 (Figure 3), la région Ouest présente le plus faible taux d’enfants obèses, avec une prévalence de 0,9 %. Les régions Méditerranée, Sud-Ouest, Nord et Est sont les plus touchées, avec des prévalences d’obésité autour de 3 %. Indépendamment des différences culturelles et possiblement génétiques entre les populations, des variables d’environnement, comme le niveau de développement de la région, peuvent jouer un rôle important dans l’extension de l’obésité et expliquer en partie ces différences régionales.

En France, une étude a été menée chez des enfants en maternelle (5-7 ans) dans des Zones d’Éducation Prioritaire (ZEP). La fréquence du surpoids (obésité incluse) de ces enfants d’un milieu sans doute moins favorisé était de 16,5 % contre 13,6 % chez les enfants scolarisés dans les zones hors ZEP.

 

PRÉVALENCE DE L’OBÉSITÉ (définition IOTF) DES ENFANTS DE 2 À 17 ANS EN FRANCE, EN FONCTION DE LEUR RÉGION D’HABITATION (ObEpi 2000).

Figure 3

 

Différences selon le niveau de revenu
Le niveau de revenu mensuel du foyer en est une mesure plus directe, bien qu’incomplète. Dans l’étude ObEpi 2000, les foyers les plus modestes étaient les plus touchés par l’épidémie d’obésité de l’enfant (Figure 4).

Des études récentes en Suède et au Royaume-Uni montrent que le surpoids et l’obésité progressent plus rapidement dans les classes défavorisées que dans les classes plus aisées.

 

PRÉVALENCE DE L’OBÉSITÉ (définition IOTF) DES ENFANTS
DE 2 À 17 ANS EN FONCTION DU REVENU MENSUEL NET
PAR PERSONNE PAR FOYER (ObEpi 2000).

Figure 4

 

Facteurs socioéconomiques d’obésité

 

Activité physique et sédentarité
L’épidémie d’obésité s’est développée parallèlement à une diminution de l’activité physique et à une augmentation des activités sédentaires. Le temps passé à regarder la télévision ou à jouerà des jeux vidéo constitue une période pendant laquelle l’enfant reste assis et a donc une dépense énergétique relativement faible. En outre, ces activités facilitent le grignotage et donc l’augmentation de l’apport énergétique.

Les données transversales révèlent souvent un rapport inverse entre IMC et activité physique, indiquant que les sujets obèses ou en surpoids sont moins actifs que leurs homologues minces.

Toutefois, il est difficile de déterminer avec certitude si les sujets obèses sont moins actifs du fait de leur obésité, ou si leur faible degré d’activité est réellement la cause de leur obésité.

Le statut socio-économique peut avoir un impact sur le niveau d’activité physique ou de sédentarité des individus. En effet, l’accès aux activités physiques de loisir varie de façon notable entre les couches sociales, tant pour des raisons financières que pour des raisons d’information sur le bienfait de l’activité physique.

 

Alimentation
Dans les pays industrialisés, la pénurie alimentaire est devenue très rare. Les groupes ayant une situation socio-économique moins favorable n’ont pas forcément des apports énergétiques moindres que ceux ayant une meilleure situation. De plus, les études indiquent que les hausses de revenus passent plutôt dans l’achat d’aliments dont la préparation et le conditionnement sont plus élaborés ou qui sont de meilleure qualité, que dans l’augmentation de leur volume. Toutefois, dans les groupes de population les plus pauvres, le régime alimentaire a tendance à être très énergétique, et caractérisé par des apports en graisses très importants ; les légumes, les fruits et céréales complètes, plus onéreux, sont consommés en moins grande quantité.

 

Niveau d’instruction et connaissances en matière de santé
Il existe un rapport inverse entre le niveau d’instruction et l’IMC dans les pays industrialisés. Ceci peut être partiellement attribué au fait que les sujets ayant un niveau d’instruction plus élevé sont davantage susceptibles de suivre des recommandations diététiques et de changer de comportement pour éviter des risques, que ceux qui ont peu d’instruction. Cependant, les avantages présentés par le fait d’avoir des connaissances en nutrition semblent être limités.

En effet, les enquêtes indiquent que même si certaines personnes savent ce qu’est un régime alimentaire “sain”, dans la pratique, leur consommation est beaucoup moins “saine”.

 

LA PÉRIODE DE L’ADOLESCENCE
L’impact des inégalités sociales dans le développement de l’obésité de l’enfant semble se faire ressentir particulièrement au moment de l’adolescence, notamment chez les filles. Chez les adolescents appartenant aux classes sociales moins favorisées, les nouveaux cas d’obésité sont plus nombreux et la régression des obésités existantes moins fréquente que dans les classes plus favorisées. L’adolescence est une période d’autonomie accrue souvent associée à des repas irréguliers, à des modifications des habitudes alimentaires et à des périodes d’inactivité pendant les loisirs.
Ces modifications du comportement et du mode de vie s’ajoutent à des changements physiologiques, en particulier chez la femme. Pendant cette période de grande sensibilité de l’individu à la prise de poids, la capacité d’adaptation du comportement alimentaire et du niveau d’activité physique en réponse au statut pondéral pourrait être influencée par certains facteurs comme le niveau d’éducation de l’adolescent et de ses parents, l’accès (culturel et financier) au conseil.

Encadré 1

 

Conclusion

Une meilleure compréhension du rôle des facteurs socio-économiques dans le développement de l’obésité de l’enfant est indispensable pour la mise en place de politiques de prévention efficaces. Une politique de prévention axée uniquement sur des actions d’éducation ne peut résoudre le problème de l’obésité.

Elle doit également tenir compte de l’obstacle majeur lié au coût de l’accès à une alimentation équilibrée et à une activité physique de loisir.

 

Blandine de Lauzon,
Dr. Marie-Aline Charles
INSERM U258, Villejuif, France

 

Conclusion

  • Duport N., Castetbon K., Guignon N.& Hercberg S.
    Corpulence des enfants scolarisés en grande section de maternelle en France métropolitaine et départements d’outremer : variations régionales et disparités urbaines.
    BEH, 2003, 18-19.
  • ObEpi 2000
    Le surpoids et l’obésité en France. Enquête épidémiologique réalisée dans un échantillon représentatif de la population française, adulte et enfant.
    INSERM / Institut Roche de l’Obésité / SOFRES.
  • Obésité : prévention et prise en charge de l’épidémie mondiale.
    OMS, Série de rapports techniques, 2003, n° 894.
  • http://www.iotf.org/childhood/euappendix.htm