C’est par l’alimentation que se nouent les premiers liens entre parents et enfants. Quand un seul parent, en général la mère, élève l’enfant, celle-ci peut souffrir de l’absence du père. Elle risque alors de survaloriser l’alimentation de son bébé, compliquant chez lui l’accès à un vécu clair de satiété. Plus tard, la monoparentalité et la solitude qu’elle implique peut empêcher la mère de prendre de la distance par rapport à l’enfant, et ce dernier de prendre conscience des premières limites, notamment alimentaires, qu’il doit rencontrer pour forger sa personnalité. Le médecin de famille et le pédiatre doivent être conscients des difficultés qu’a un parent seul à accompagner le développement de son enfant, particulièrement dans le domaine alimentaire, et être attentifs à la qualité des échanges autour de la nourriture.

 

Pr. Catherine Jousselme
Psychiatrie de l’Adolescent et de l’Enfant,
Fondation Vallée, INSERM U669
Gentilly

Focus

Dès la naissance, le comportement alimentaire se met en place et les parents accompagnent l’enfant tout au long des étapes qu’il franchit. Cela est loin d’être toujours évident, particulièrement quand l’enfant vit avec un seul de ses parents, situation pourtant de plus en plus fréquente. La plupart du temps, la monoparentalité n’est pas voulue d’emblée, mais reste liée à la séparation d’un couple. Le parent seul avec l’enfant doit alors assumer tous les rôles, ce qui pose des problèmes de limites et a des répercussions.

 

 

Les premiers liens parents/bébé s’organisent autour de l’alimentation, vitale pour le bébé (le “stade oral” selon Freud) : il ingère les aliments. Dès la salle de travail, le bébé tète avidement le sein qu’il trouve grâce à ses réflexes archaïques et ravit ainsi ses parents. Mais se nourrir va bien au-delà du simple plaisir lié à la satiété : l’instinct d’autoconservation qui pousse le bébé à se nourrir, et ses parents à l’aider à le faire dans de bonnes conditions, sert de base à l’intégration d’un ensemble de plaisirs présents dans la relation mère/père/bébé lors de l’alimentation (le bébé “introjecte” des bons vécus).
Pour Freud, ce plaisir reste centré par la zone orale, la bouche, organe que le bébé explore en dehors même des expériences d’alimentation. Dès le ventre maternel, il tète, puis il s’approprie le sein ou le biberon, cherche à les contrôler, à les maîtriser et à reproduire seul, entre les tétées, les sensations agréables vécues grâce à eux. Quand l’enfant suce son pouce, par hasard, se déclenchent en lui des sensations intéressantes : sucer quelque chose et ressentir, en même temps, dans son corps des sensations au niveau d’un doigt dont le bébé n’a pas encore conscience qu’il lui appartient. Un lien évident s’établit entre les plaisirs alimentaires et tous ceux qui en dérivent, liés à la connaissance du corps, puis à la connaissance du monde. Or le bébé doit avoir une sécurité assez fortement ancrée en lui pour s’accorder la liberté de découvrir le monde : les premiers échanges centrés sur l’alimentation restent bien ses références.

 

 

Monoparentalité précoce

 

 

Quand les parents se séparent très tôt, ou que le couple n’existe pas (bébé né “sans père”), la mère (la monoparentalité est presque toujours “maternelle”) se retrouve dans une situation difficile. La période de sollicitude maternelle primaire, fondement incontestable de la mise en place de cette sécurité de base, peut être vécue inconfortablement par elle, du fait de l’absence de tiers paternel.

 

 

Elle risque alors de survaloriser l’alimentation, moment fusionnel d’échange non conflictuel avec son bébé, ne nécessitant pas de tiers : elle lui donne alors l’impression que seul l’échange lié au biberon ou à la tétée est complet, ce qui peut amener le bébé à surinvestir la nourriture ; parfois, elle répond systématiquement aux sollicitations pourtant diverses de son bébé par des gestes alimentaires, ce qui renforce encore ce type de fonctionnement chez le bébé, compliquant chez lui l’accès à un vécu clair de satiété.

 

 

Parfois, au contraire, la mère se trouve en difficulté quand elle nourrit son bébé, parce qu’elle se déprime et sent un manque, même dans ces moments idéalisés : le bébé peut alors se déprimer lui même et développer un côté “insatiable” ou au contraire anorexique, en réaction à la mauvaise qualité des interactions que sa mère lui propose lors de son nourrissage.

 

 

ADOPTION ET PROCRÉATION MÉDICALEMENT ASSISTÉE (PMA)

Dans ces situations, la filiation symbolique prime sur la filiation biologique (sauf en cas de PMA sans donneur extérieur au couple) : dans l’adoption, les deux parents sont en quelque sorte “à égalité” ; dans le cas des inséminations avec donneur, une dissymétrie existe. Cependant, la famille reste “banale”, puisque les parents élèvent ensemble cet enfant “précieux”, si longtemps désiré. Ces familles mettent en place des règles, sans doute héritières de chacune des histoires des parents, qui s’entrecroisent, pas à pas, au rythme du développement de leur enfant.

En cas d’adoption tardive, les choses se compliquent parfois, car des étapes ont été déjà largement parcourues par l’enfant, mais les parents sont aussi “à égalité” dans leur connaissance ou leur méconnaissance de son passé.

Sur le plan alimentaire, les problématiques restent assez semblables à celle des familles “banales”, en dehors de deux situations :

  • quand le secret reste total en ce qui concerne la conception ou l’adoption de l’enfant, ce qui peut gêner l’ensemble des interactions, dont, bien entendu, celles centrées par l’alimentation (anorexie, opposition, sélection etc.) ;
  • quand l’adoption a lieu tard, ou qu’elle est internationale, et que le passé alimentaire de l’enfant est très différent de ce qu’il vit dans sa famille (orphelinat avec dénutrition plus ou moins sévère, maltraitance, culture aux habitudes culinaires très spécifiques etc.).

Références bibliographiques :

  • Jousselme C., Delahaie P.; Comment l’aider à manger juste ; Milan, Paris, 2008
  • Johnansson-Kark M., Rasmussen F., Hjern A.; overweight among international adoptees in Sweden : a population-based study; Acta Paediatr 2002; 91(7) : 827-832

 

 

La mère “suffisamment bonne”

 

 

Peu à peu, le bébé grandit et la mère peut sentir qu’il dispose de ressources personnelles lui permettant de s’éloigner un peu d’elle. C’est la période de “mère suffisamment bonne” : la maman, redevenue femme, réinvestit le monde extérieur loin de son bébé. Il reste son centre d’intérêt principal, mais elle retrouve aussi d’autres préoccupations. Elle commence à pouvoir frustrer son bébé, en adaptant à chaque seconde la nature et la durée de la frustration aux possibilités de celui-ci.

 

 

Ainsi, peu à peu, le bébé découvre des limites et apprend à se contenir, à penser pour lui-même et à se ressourcer en lui même, tout en sachant se faire reconnaître quand il a vraiment besoin de quelque chose.

 

 

Sur le plan alimentaire, les parents cherchent à réguler les temps de nourrissage, ne donnant plus accès au sein ou au biberon à volonté, à tout moment. Ainsi, en s’alimentant, le bébé apprend qu’il ne peut vivre selon le principe de plaisir mais doit intégrer le principe de réalité, ce qui est très positif pour lui et sa socialisation future.

 

 

En cas de monoparentalité précoce, la solitude, voire la véritable dépression maternelle, peuvent bloquer l’accès à la phase de “mère suffisamment bonne” et empêcher le bébé de prendre conscience des premières limites, notamment alimentaires (poursuite d’une alimentation “à la carte” etc.).

 

 

A partir du deuxième semestre, le bébé développe ses capacités motrices, accédant à une nouvelle liberté (s’éloigner ou pas de ceux qu’il aime). Pour se rassurer, il s’approprie progressivement un “doudou”, qu’il ne manque pas de mâcher et de mordiller, aussi bien pour retrouver les sensations des tétées passées, que pour le maîtriser, se l’approprier et retrouver, en le reniflant, l’odeur de son propre corps mêlée à celle du corps de sa mère.

 

 

Ainsi cet objet mastiqué, transformé, attaqué, câliné, lui permet de mieux s’endormir, de mieux se séparer. Traverser ces stades pour supporter la frustration est un apprentissage difficile, d’autant plus en cas de monoparentalité précoce.

 

 

Monoparentalité et petite enfance

 

 

Autour de 18 mois / 2 ans, le bébé marche, commence à dire ses premiers mots, et acquiert progressivement la propreté.

 

 

Cette période correspond aussi à une entrée dans la véritable éducation alimentaire.

 

 

L’alimentation se diversifie, l’enfant commence à vouloir manger seul et il doit s’approprier toutes les “convenances” de la table, des repas partagés, et acquérir en même temps de l’agilité dans l’utilisation des couverts. Il doit goûter de nouveaux aliments, même s’ils ne correspondent pas à ses goûts (très tournés encore vers le sucré). On lui propose des morceaux plus gros : il doit mâcher de plus en plus, des consistances différentes. Au même moment, il commence à dire “non”, cherchant à devenir sujet, à s’opposer aux adultes, tout en acceptant globalement leurs demandes.

 

 

Les parents doivent être forts pour maintenir le cap, ne pas “craquer” lorsque l’enfant s’oppose, notamment sur le plan alimentaire, car cette “résistance” parentale est essentielle pour la suite du développement.

 

 

Bien sûr, il n’existe pas de recette absolue : l’éducation alimentaire, comme l’éducation en général, dépend de chaque parent, de son style de parentalité, de son histoire et du lien qu’il entretient lui-même avec la nourriture (source de plaisir, de convivialité, de danger, voire même de sensations négatives).

 

 

Pour bien se développer sur un plan alimentaire, l’enfant doit avant tout sentir qu’un juste équilibre est possible. Manger un bonbon n’est pas un crime : en manger une boîte est sans doute plus nocif, car cela dévalorise l’acte, ne donne pas forcément plus de goût aux choses, et tient plus du remplissage que d’une vraie dégustation.

 

 

Aucun aliment ne doit être diabolisé mais, au contraire, il est important de montrer aux enfants que chaque aliment à son intérêt, son importance, sur le plan de la santé comme sur le plan du goût.

 

 

Bien sûr, chacun a des goûts différents, et il est intéressant de cuisiner ensemble, pour justement apprendre à manier les mélanges de saveurs et partager ensuite à table les plats confectionnés en commun.

 

 

L’alimentation devient ainsi un acte de convivialité, d’amour, d’amitié, et aussi de créativité, tout en restant en lien avec l’histoire de chacun : transmettre les recettes de son enfance inscrit l’enfant dans la famille, sans doute plus que beaucoup d’autres actes.

 

 

En cas de monoparentalité, toute cette période se révèle particulièrement éprouvante pour le parent, seul à poser et tenir de multiples interdits. Il est souvent épuisé, voire déprimé, sans aucun relais possible pour lui. Le médecin doit donc rester particulièrement attentif, à cet âge, à la qualité des interactions autour de la nourriture (mise en place d’une trop grande opposition, de sélections alimentaires, de mouvements anorexiques ou au contraire hyperphagiques, etc.). Cette qualité témoigne de la qualité plus générale des échanges et de celle de l’intégration des limites, essentielle pour l’avenir de l’enfant dans bien des domaines.

 

 

Parfois, le parent a tellement peur d’être dépassé par les évènements qu’il devient trop rigide (obsessionnalisation de la nourriture, de crainte d’une obésité, etc.).

 

 

Il faut l’aider à relativiser et à assouplir ses messages, sans pour cela les oublier.

 

 

 

PARENTS SÉPARÉS, FAMILLE RECOMPOSÉE            

 

 

De “nouvelles familles” se fabriquent dans une “société des démariages” (selon les régions en France, un couple sur deux ou un couple sur trois divorce). Quand des parents “recomposent”, ils peuvent le faire chacun en même temps ou de façon non concomitante. L’enfant peut donc se retrouver avec deux “nouvelles familles” comparables ou différentes (une en monoparentalité par exemple), ce qui bien entendu influence sa façon de vivre, particulièrement en cas de garde alternée. L’originalité des liens parentaux dans une famille recomposée provient du fait que le parent biologique et le beau-parent n’ont pas souhaité ensemble les enfants qui vivent au foyer. La parentalité reste asymétrique : le statut des parents biologiques est différent de celui des beaux-parents, car ces derniers découvrent des enfants qu’ils ne connaissent pas. Les enfants qui ont vécu dans des familles différentes n’ont pas la même histoire ni les même références aux règles et aux mythes familiaux, et peuvent être choqués, voire blessés par une intervention qui “casse” leurs valeurs, ce qui est particulièrement fréquent dans le domaine alimentaire.

Peu à peu, dans la nouvelle famille doivent se tisser les règles d’une nouvelle entité, d’un nouveau groupe, dont tous les participants doivent apprendre à véritablement se rencontrer. Ces micro-règles varient selon l’âge des enfants, leur place dans la fratrie. Elles se déclinent avec autant d’individualités que de familles, ainsi que dans tous les domaines de la vie quotidienne, particulièrement l’alimentation qui garde une place centrale dans la vie familiale.

Référence bibliographique :

  • Jousselme C. ; Ils recomposent, je grandis : répondre au défi de la famille recomposée ; Robert Laffont, Paris, 2008

 

 

 

 

Pour conclure

 

 

Le médecin de famille et le pédiatre doivent être conscients que la monoparentalité accentue souvent les difficultés du parent à accompagner et guider, seul, le développement de l’enfant, particulièrement dans le domaine alimentaire, et ce dès le plus jeune âge. Ils sont donc les interlocuteurs privilégiés auxquels le parent peut poser des questions, demander un soutien. Ils doivent donc rester particulièrement attentifs à la qualité des échanges autour de la nourriture, et proposer une guidance régulière et des soutiens adaptés s’ils repèrent une souffrance parentale.