Depuis toujours, un cortège de rumeurs accompagne les innovations alimentaires. La restauration chinoise, les fast-food et même les sandwicheries “kebab” en ont fait les frais. Ces légendes urbaines, affirmant que l’on cherche à nous faire manger des animaux domestiques ou de la viande de ver de terre, expriment tout à la fois des stéréotypes ethniques et l’extrême méfiance des êtres humains concernant tout ce qui pourrait affecter leur alimentation.

 
C’est que cette dernière touche à notre intimité même et qu’elle présente des enjeux sanitaires incontestables. Cette suspicion ne s’exerce plus désormais sur les seuls aliments exotiques, elle entend faire régner la peur sur toute innovation alimentaire (aspartame, OGM…) et, pire encore, sur des produits plus traditionnels comme l’huile de palme et même le lait. Dans ces domaines, comme en beaucoup d’autres, une nouvelle idéologie pèse sur la logique ordinaire : on peut la nommer précautionnisme. Elle est, en quelque sorte, un dévoiement du principe de précaution, appliqué inconditionnellement et à tout propos, faisant écho à un célèbre mot de Julie de Lespinasse : “je crois tout ce que je crains”. Elle est redoutable parce qu’elle se nourrit des grandes erreurs de l’esprit humain face au risque et à l’incertitude qui caractérisent toute connaissance scientifique. La logique ordinaire tend à surestimer les faibles probabilités ou à prendre en considération les coûts plutôt que les bénéfices. Elle a aussi une appétence pour le risque zéro, quand le scientifique honnête doit reconnaître que ce n’est pas un objectif réaliste. Autres sources importantes de cette idéologie : la structuration contemporaine du marché de l’information et la méfiance que rencontre aujourd’hui toute forme d’expertise dans l’opinion publique. Ce qui conduit beaucoup de nos contemporains à penser qu’ils vivent dans un monde empoisonné. Cette concurrence déloyale entre l’expertise scientifique et l’idéologie précautionniste rend nécessaire une nouvelle ingénierie de la communication scientifique. L’expression publique de la science prendrait une forme qui offrirait à la logique ordinaire de reconnaître la qualité de son argumentation et donc de repousser les tentations qu’exercent les raisonnements captieux.

 

 

En attendant, tout se passe comme si, devant leur assiette, nos contemporains avaient désormais envie de se souhaiter “bonne chance” plutôt que “bon appétit” !

 

 

Gérald Bronner
Maison des Sciences de l’homme,
Strasbourg