Lors des crises alimentaires, les décideurs, les scientifiques et les média taxent volontiers les réactions du public d’irrationalité et parlent de “paniques”, de “peurs” ou même de “psychoses”. Il est vrai que ce ne sont pas nécessairement les risques les plus meurtriers qui provoquent les inquiétudes les plus profondes ni les répercussions médiatiques et économiques les plus massives. Des travaux de sciences humaines ont montré que la perception d’un risque alimentaire par les consommateurs-citoyensprofanes ne recouvre pas nécessairement son évaluation par des “experts” en fonction de critères probabilistes (morbidité et mortalité). De plus, le rapport à l’alimentation est en partie gouverné par des mécanismes mentaux archaïques relevant de la “pensée magique”. Cependant la “psychose” est un diagnostic psychiatrique grave : s’il était réellement applicable à la partie (importante) de la population française qui a changé son alimentation à la suite des crises, nous serions en présence d’un problème de santé publique d’une ampleur sans précédent. Nos travaux montrent que la proportion de telles “victimes” serait également élevée parmi des professions informées comme, notamment, les médecins généralistes. En réalité, on ne peut réduire le phénomène ni à une pathologie mentale collective ni à une manifestation de superstition.

 

Les réactions des consommateurs-citoyens sont non seulement analysables mais encore en partie prédictibles. Elles se prêtent à une analyse en termes de rapport coût/bénéfice, si l’on admet d’y inclure des coûts et bénéfices immatériels.

 

Face à une alerte à la dioxine ou à la listeria, arrêter les achats est une mesure conservatoire au coût non prohibitif, d’autant qu’on peut se retourner vers un produit de substitution. Le bénéfice, en échange, est clair : éviter un danger pour soi et ses proches.

 

Il n’en va pas de même dans le cas de la crise de la “vache folle”. On dit en France, depuis des décennies, non plus “gagner son pain” mais “gagner son bifteck”. Le bœuf est central dans le système alimentaire français. Une menace prend donc un poids tout particulier. Pour se protéger, une seule solution : les “signes de qualité”, perçus comme plus sûrs, mais inaccessibles pour beaucoup. On entre donc dans une autre dimension : si, outre l’inquiétude, l’indignation et la véhémence sont à leur comble, c’est parce que la crise pose des questions plus générales et plus essentielles encore : celles du partage social du risque et de l’égalité devant lui. En ce sens, la crise de l’alimentation est bien devenue une crise éthique et politique.

 

Claude FISCHLER
Directeur de recherche,
CNRS, Paris