La prise alimentaire est, pour la plupart d’entre nous, associée aux notions de plaisir et de bonne humeur. Pour autant, la composition biochimique du repas est-elle susceptible de modifier nos fonctions psychiques ? L’idée très ancienne que certains aliments puissent nourrir et fortifier l’esprit, favoriser la spiritualité voire guérir de maladies mentales, a suscité de nombreuses controverses. Les recherches entreprises dans ce domaine restent souvent anecdotiques en raison de biais méthodologiques (insuffisance des effectifs étudiés, choix inadéquat des populations, des critères d’évaluation…) et de la complexité de l’acte alimentaire.

De plus, contrairement à des médicaments ciblés, les nutriments et leurs dérivés sont multifonctionnels et servent plusieurs causes. On sait bien que le tryptophane ou la tyrosine n’ont pas pour seule vocation d’approvisionner les voies de synthèse de la sérotonine et des catécholamines.

Il reste cependant très vraisemblable que la disponibilité de ces acides aminés joue un rôle déterminant dans la synthèse des neurotransmetteurs impliqués dans des pathologies de l’humeur, dont la dépression. Wurtman et ses collaborateurs ont montré qu’un régime riche en glucides privilégie le transport de ces acides aminés au travers de la barrière hémato-méningée. D’après ces auteurs, les compulsions sucrées, souvent décrites chez des sujets à tendance dépressive, auraient un effet antidépresseur en stimulant les systèmes monoaminergiques.

Des peptides endogènes dont les endorphines contribuent à la réponse hédonique générée par le repas. On pense que certains peptides issus de la digestion du gluten et de la caséine (les exorphines) pourraient aussi interagir avec des récepteurs aux opiacés et ainsi influencer à la fois l’humeur et le comportement alimentaire. On peut aussi souligner la richesse des interconnexions entre les systèmes monoaminergiques et plusieurs régions de l’hypothalamus très impliqués dans la faim et la satiété.

Ces dernières années ont été riches de découvertes en matière de voies de signalisation entre la périphérie et le cerveau : on connaît depuis peu des populations neuronales cérébrales sensibles au glucose, d’autres au taux environnant en acides aminés essentiels comme la leucine.

Sans doute faudra-t-il encore du temps, devant l’abondance des informations recueillies, pour trier les pépites des schistes et ainsi tenter de mieux cerner des mécanismes cellulaires et moléculaires plus spécialement dévolus à la régulation de l’humeur à partir des nutriments.

 

Dr Yves CHARNAY
Hôpitaux Universitaires de Genève