L’habitude médicale ancienne de prescrire de hautes doses de vitamines pour la correction rapide de carences ou la recherche d’effets pharmacologiques n’est pas contestable en cas de carence avérée (scorbut, anémie mégaloblastique). De là, l’idée du caractère forcément bénéfique des vitamines s’est répandue (et pas seulement dans le grand public) avec l’application d’un raisonnement linéaire simpliste : “si un peu est bon, beaucoup sera meilleur”, relevant plus de l’esprit magique que scientifique. Une vitamine (A, PP) dont l’effet est favorable à dose nutritionnelle peut le perdre à une dose plus importante, voire même devenir toxique ; rares sont les états non carentiels où la preuve de l’efficacité de mégadoses a été apportée. Au-delà de quel seuil peut-on parler de mégadoses : 2, 5 ou 10 fois les apports nutritionnels conseillés (ANC) ou dès que l’on dépasse la dose limite de sécurité préconisée par le Conseil Supérieur d’Hygiène ? Quoi qu’il en soit, ces doses ne peuvent être obtenues que par supplémentation. Celle des compléments alimentaires fait l’objet d’une surveillance des quantités incluses dans le comprimé journalier préconisé, mais les limites varient encore d’un pays à l’autre. La supplémentation anarchique de certains aliments se révèle une deuxième source de mégadoses, beaucoup plus insidieuse, favorisée par l’absence d’harmonisation européenne, la libre circulation des marchandises, l’absence supposée de toxicité et les nombreuses exceptions à l’interdiction de l’enrichissement des aliments. Ainsi, certains jus de fruits, boissons ou confiseries présentent, par unité de consommation, des compositions dignes de compléments alimentaires ! Derrière l’alibi de santé, l’exacerbation de la concurrence sur un marché saturé et la sacralisation de l’innovation constituent de puissants stimulants à cette dérive.

 

Dans la tendance inflationniste actuelle, l’extrapolation d’études expérimentales chez l’animal ou de prévention chez l’homme semble plus fondée scientifiquement : si certains résultats sont encourageants (vitamine E et prévention des maladies cardio-vasculaires chez certains sujets), d’autres devraient inciter à la prudence. Des troubles cliniques graves peuvent être dus à un surdosage aigu (vitamine A) ou chronique (vitamines A, D, PP), et ce notamment chez les sujets à risque (enfants, vieillards). Des arguments théoriques incitent aussi à la modération : nos connaissances sur les vitamines sont limitées, notamment sur leur métabolisme et son adaptation aux mégadoses chez l’homme. En termes de santé publique, l’essentiel est que l’ensemble de la population atteigne les apports conseillés en vitamines par une alimentation diversifiée et équilibrée. Les mégadoses devraient rester une prescription d’exception personnaliséeŠ et surveillée.

 

Professeur Ambroise MARTIN
INSERM U189, Oullins