Le végétarisme chez l’adolescent : risque ou symptôme ?

 

Pr Fernand Lamisse
Faculté de médecine, Tours

 

Quelles motivations poussent un adolescent à devenir végétarien ? Le végétarisme chez l’adolescent peut-il entraîner des carences en certains nutriments ? A-t-il un impact sur la maturation sexuelle et la croissance ? Peut-il conduire à des troubles du comportement alimentaire ? À l’inverse, trouve-t-on plus souvent chez les végétariens des adolescents atteints de troubles du comportement alimentaire ? Si trop peu d’études permettent de répondre de façon catégorique à ces questions, elles concluent toutes à la nécessité d’être particulièrement attentif face à des comportements non exempts de risques.

 

Le choix d’une alimentation végétarienne à l’adolescence entraîne souvent des changements d’habitudes alimentaires, avec des restrictions possibles sur certains groupes d’aliments.


Parler du végétarisme chez l’adolescent c’est donc voir si ce mode alimentaire peut entraîner des carences en certains nutriments, s’il a un impact sur la maturation sexuelle et la croissance et s’il peut conduire à des troubles du comportement alimentaire.

 

Focus
L’alimentation végétarienne se définit par l’exclusion des aliments provenant de la chair animale. Lorsqu’il s’agit d’une exclusion stricte y compris les oeufs et/ou les produits laitiers, on parle de végétalisme.
Lorsque ces produits sont autorisés, on parle de lacto-ovo-végétarisme ou de lacto-végétarisme.

 

Les travaux sur les adolescents incluent souvent, à côté de réels végétariens ou végétaliens, des sujets qui ne consomment pas de viande rouge et sont qualifiés de semi ou pseudo-végétariens. La précision manque pour différencier les adolescents déjà végétariens de ceux qui le sont devenus au départ du domicile des parents. La durée du végétarisme est rarement précisée.
Par ailleurs, la qualification de végétarisme est souvent retenue sur la foi de sujets décrivant leur alimentation plutôt que sur des enquêtes alimentaires.

 

 

Fréquence et motivations du végétarisme

On ne possède, en France, aucune donnée sur le sujet. En Suède, les travaux ont porté essentiellement sur des étudiants dont 5% seraient végétariens. Au Royaume-Uni, l’alimentation végétarienne concerne environ 5% des adultes et 8% des enfants et adolescents âgés de 11 à 18 ans. Aux États-Unis, la fréquence du végétarisme est estimée à 2% des adultes et à 2% des enfants et adolescents. Aucun travail publié ne mentionne le pourcentage d’adolescents végétariens dans les familles végétariennes.

Dans trois études sur les motivations des adolescents végétariens, le souci d’une meilleure santé venait en tête, dans respectivement 67%, 39% et 37,5% des cas. Cette notion de “meilleure santé” repose essentiellement sur une moindre prise de graisses alimentaires, en particulier celles apportées par les viandes, dans le but de ne pas prendre de poids. Les autres motivations exprimaient le désir, non plus de ne pas prendre du poids, mais d’en perdre dans respectivement 25%, 19% et 18,8% des cas ; des raisons éthiques dans 15% et 14,9% des cas et des motifs religieux dans 8% des cas d’une seule étude.

 

Fréquence et motivations du végétarisme

• Les carences possibles des végétariens

L’alimentation de 73 adolescents lacto-ovo-végétariens a été comparée à celle de 1891 adolescents omnivores. Les premiers consommaient moins de lait, de yaourts, de frites et chips, de boissons sucrées, de pommes de terre, d’aliments cuits en friture et barbecue. Ils consommaient davantage de riz, de pâtes, de légumes, de thé et de compléments alimentaires dont il n’est pas précisé s’ils étaient prescrits ou spontanément ingérés. Il n’y avait pas de différences avec les omnivores pour les fruits, les céréales, le pain, les boissons alcoolisées, les glaces, le chocolat, le fastfood et le café.

Les apports énergétiques ainsi que les apports en fer, zinc, calcium et vitamine C des adolescents lactoovo-végétariens ne différaient pas de ceux des omnivores (tableau 1).

 

Tableau 1 : Apports en nutriments chez des adolescents lacto-ovo-végétariens et omnivores (d’après Donovan). NS = non significatif
Nutriments Lacto-ovo-végétariens (78) Non végétariens (29) P
Énergie (Kj/j) 6983 7089 NS
Protéines (g/j) 51 61 <0,05
Fibres (g/j) 14 10 <0,01
Fer (mg/j) 11,6 12,3 NS
Zinc (mg/j) 6,7 7,9 NS
Calcium (mg/j) 707 771 NS
Vitamine C (mg/j) 119 95 NS

 

Les apports en protéines étaient moins importants chez les lactoovo-végétariens que chez les omnivores, mais restaient suffisants pour le poids.

Malgré l’absence de différences d’apports en fer et zinc, un plus grand nombre d’adolescents lactoovo-végétariens présentaient une ferritinémie basse (<12 µg/L) et une zincémie basse (<10,71 µmol/L) (tableau 2). Ces résultats témoignaient d’une déplétion en fer et en zinc plus fréquente chez les végétariens que chez les omnivores. Les consommations plus importantes de fibres et de phytates chez les lacto-ovo-végétariens contribuaient à diminuer la biodisponibilité du fer non héminique et du zinc. Par ailleurs, chez les végétariens la consommation de vitamine C, qui aurait pu améliorer la biodisponibilité du fer non héminique, n’était pas différente de celle des omnivores (tableau1).

 

Tableau 2 : Statut en fer et en zinc chez les adolescents végétariens et omnivores (d’après Donovan).
  Lacto-ovo-végétariens (%) Omnivores (%)
Ferritinémie < 12 µg/L 29 17
Zincémie < 10,71 µmol /L 33 18

 

• Les effets sur la croissance

Les rares travaux sur le sujet donnent des résultats contradictoires. Une é tude a comparé la taille de 123 adolescents adventistes du 7e Jour, végétariens, et 304 adolescents adventistes omnivores. Les végétariens étaient plus grands, en moyenne 2,1 cm pour les garçons et 1,9 cm pour les filles, avec des différences significatives. Une autre étude a comparé la taille de 19 garçons et filles végétariens à celle d’un nombre égal d’adolescents omnivores. Les végétariens étaient plus petits mais la différence n’était significative que chez les garçons.

Dans une troisième étude portant sur 15 adolescents végétariens et 15 adolescents omnivores, on ne constatait aucune différence de taille.
Une seule étude a montré chez 16 adolescents végétariens des deux sexes, comparés à 44 non végétariens, une maturation sexuelle normale chez les garçons et les filles et l’absence de différences sur l’âge des premières règles.

Il n’y a pas d’étude publiée sur les différences de masse osseuse entre adolescents lacto-ovo-végétariens et non végétariens.

 

Végétarisme et comportement alimentaire

• Les adolescents végétariens ont-ils des troubles du comportement alimentaire ?

Un questionnaire de dépistage de troubles du comportement alimentaire (TCA) a été adressé à 30 étudiantes végétariennes et à 113 étudiantes omnivores, d’âge moyen 19 ans. Les pourcentages de résultats pour chaque item ne sont pas donnés mais la significativité des différences est nette (tableau 3).

 

Tableau 3 : Items de comportements alimentaires chez des végétariennes et des omnivores (d’après Klopp).
*score des végétariens plus élevé,
** score des végétariens plus bas.
  P
Je me sens coupable après avoir mangé*
0,025
Je suis préoccupée par le désir de rester mince*
0,003
Je mange des aliments diététiques*
0,030
J’aime que mon estomac soit vide*
0,004
Je sens que les aliments contrôlent ma vie*
0,023
Je passe trop de temps à penser à la nourriture*
0,027
J’ai envie de vomir après les repas*
0,025
Je fais des exercices intenses pour brûler les calories*
0,033
Je me pèse plusieurs fois par jour*
0,013
Je prends des laxatifs*
0,005
J’aime essayer les nouveaux aliments riches en calories**
0,027

 

Ces résultats traduisent de façon indiscutable chez les végétariennes l’envie de contrôler leur poids et la présence de TCA.

Un autre questionnaire a été adressé à 107 adolescents végétariens et 204 adolescents omnivores. Les questions portaient sur les changements d’habitudes alimentaires et leur fréquence, l’ingestion dans un petit laps de temps de grandes quantités d’aliments (“binge eating”), les vomissements après l’alimentation, l’utilisation de laxatifs. La fréquence de ces comportements é tait significativement plus élevée chez les végétariens, ce qui va dans le sens de l’existence de TCA chez ceux-ci. (tableau 4).

 

Tableau 4 : Troubles du comportement alimentaire chez des adolescents végétariens et non végétariens (d’après Neumark-Steiner).
  Végétariens Non végétariens P
Changements d’aliments > 5 fois / an 38% 21% <0,01
“Binge eating” 44% 32% <0,05
Vomissements provoqués 15% 4% <0,01
Laxatifs dans le but de perdre du poids 8% 1% <0,001

 

• Les adolescents atteints de TCA sont-ils plus souvent végétariens ?

Seuls des travaux sur l’anorexie mentale ont été rapportés. Dans une étude qui concernait 116 patients souffrant d’anorexie mentale, dont 63 ne consommaient pas de viande rouge, il a été montré que lorsque persistait l’arrêt de la consommation de viande, le poids restait plus bas que chez les omnivores et la durée de la maladie plus longue. Seuls quatre adolescents étaient de vrais végétariens (3%). Deux autres études ont montré un déficit en zinc dans l’anorexie mentale, principalement lorsque l’alimentation était végétarienne.

Dans la première étude qui concernait 46 cas d’anorexie mentale, 96% des patients ne consommaient pas de viande rouge. Les auteurs pensent que le déficit en zinc induit des troubles du goût et pourrait être directement responsable de l’anorexie mentale. Dans la deuxième étude, qui concernait 20 patientes atteintes d’anorexie mentale dont 9 étaient végétariennes, la prise alimentaire en zinc n’atteignait chez les végétariennes que 62% des apports recommandés contre 97% chez les non végétariennes.

Les auteurs ont surtout insisté sur les pertes en zinc, plus importantes chez les végétariens et secondaires à une plus grande activité physique.
Il en résulterait des lésions gastrointestinales qui, à leur tour, vont gêner l’absorption du zinc et conduire aux perturbations du goût et à une diminution de la prise alimentaire.

Il n’est pas mentionné dans cette étude que les lésions gastro-intestinales pourraient être provoquées ou aggravées par une intense activité physique.

 

LE VÉGÉTALISME : RARE MAIS GRAVE
Le végétalisme concernerait 0,1% des étudiants en Suède et 0,5% des enfants et adolescents aux États-Unis. L’exclusion totale de l’alimentation de tous les produits d’origine animale est responsable de carences d’apport en graisses, calcium, vitamines B et, chez les filles, en vitamine D. Les conséquences du végétalisme sur la croissance et la santé à l’âge adulte sont encore mal connues mais risquent logiquement d’être plus importantes que chez les lacto-ovo-végétariens. Les adolescents végétaliens et leurs parents doivent donc être avertis des risques carentiels et suivis très régulièrement.

 

Conclusion

Le nombre d’adolescents végétariens en France reste très imprécis du fait de l’insuffisance d’études épidémiologiques. Même s’il n’existe pas de travaux sur le devenir des adolescents qui ont toujours été végétariens, il est probable qu’ils ne courent pas de risques, à condition de ne pas supprimer certains groupes d’aliments au moment de l’adolescence.

Il est donc souhaitable de suivre très attentivement les adolescents végétariens afin de dépister la survenue de troubles du comportement alimentaire et les carences qui en découlent.

 

Professeur Fernand Lamisse
Faculté de médecine, Tours

 

Bibliographie

  • Donovan UM, Gibson RS
    Iron and zinc status of young women aged 14 to 19 years consuming vegetarian and omnivorous diets. J. Am.
    Col. Nutr 1995 ; 14(5) : 463-472
  • Klopp SA, Heiss CJ, Smith HS
    Self reported vegetarianism may be a marker for college women at risk for eating disorders. J. Am Diet
    Assoc 2003 ; 103(6): 745-747
  • Lamisse F, Farad S
    Alimentation végétarienne. In “traité de nutrition clinique de l’adulte”. Éditions Flammarion.
    Médecine Science. 2001 : 301-311 (chapitre 30)
  • Larsson CL, Johansson GK
    Dietary intake and nutritional status of young vegans and omnivores in Sweden. Am J
    Clin Nutr 2002; 76 :100-106