Chaque patiente souffrant de trouble des conduites alimentaires a ses particularités tant familiales, psychopathologiques que biologiques, et ce même si, à la longue, la maladie abrase les différences individuelles. Il s’agit pour autant chez chacune d’entre elles, d’un rapport au corps marqué par une angoisse qui les conduit à se détruire en pensant trouverdans l’ascèse, l’auto-consomption et parfois la punition une légitimité à leur existence.  Se faire “mourir de faim” masque mal une grande avidité à vivre. La relation à l’autre déplacée sur la nourriture, est ainsi “maîtrisée” dans ce qu’elle pourrait avoir de dangereux au niveau émotionnel et affectif, et neutralisée du point de vue pulsionnel et sexuel, et au delà identitaire, par la maigreur et l’hyperactivité.

 

C’est donc cette conduite de sabotage de soi, corps et âme, aussi logique que silencieuse qui caractérise l’anorexie mentale : maîtrise de ce qui est ingéréet stimulation des fonctions d’élimination, maîtrise illusoire des émotions et des relations interpersonnelles, du corps et de la sexualité.

 

C’est elle que la psychothérapie individuelle visera à déminer.

 

Traiter médicalement le symptôme est une démarche prioritaire car celui-ci a des conséquences physiques graves, parfois mortelles, une tendance à s’auto-renforcer sur un mode toxicomaniaque, et enfin des effets psychologiques négatifs.
Dans ces pathologies passionnelles, il nous semble aussi qu’il faut travailler à dénouer la relation d’emprise réciproque entre la famille et la patiente, alimentée par les interactions négatives autour du symptôme. Ce travail bien sûr ne peut se faire sans les parents, dans une alliance bien comprise qui ne se laisse pas abuser par les fantasmes, de parents coupables, ou d’enfants dont le développement corporel et psychique ne dépendrait pas de l’environnement familial. C’est la ténacité de l’alliance entre parents et thérapeutes qui peut seule faire contre-poids à lamaîtrise externe et à la contrainte interne du trouble.

 

La réponse thérapeutique doit être graduée et adaptée à chaque cas et à chaque étape de l’évolution. Toutefois, il est important, dans tous les cas et dès le départ, de garantir la cohérence et la continuité thérapeutique par la détermination d’un intervenant référent, coordonnateur de la prise en charge. La multiplication des intervenants et des types d’interventions risque de contribuer au morcellement du suivi en l’absence de cette coordination.

 

Le potentiel addictif de ces affections met en exergue l’importance de prises en charge pluridisciplinaires, multifocales et intensives afin de désamorcer les effets d’auto-entretien et de renforcement propres à la conduite. Ces prises en charge, pour être efficaces, doivent prendre en compte les conséquences et le retentissement de la pathologie, sous l’angle somatique avec les conséquences physiques, neurobiologiques de la dénutrition, mais également dans leurs interactions avec le fonctionnement familial et social de la jeune fille.

Professeur Maurice CORCOS
Chef du département de psychiatrie de l’adolescent.
Institut Mutualiste Montsouris Paris.
Professeur de psychiatrie infanto-juvénile,
Université René Descartes, Paris 5.