Barbara Heude
Lauréate du Prix de Projet de Recherche Alimentation et Santé 2004,
Chargée de recherche à l’INSERM, Unité 1018, Centre de recherche en Épidémiologie et Santé des Populations (CESP), Villejuif.

 

Objectif Nutrition : Quel projet vous a valu le Prix Institut Danone ?

Barbara Heude : Il s’agissait d’un projet d’épidémiologie génétique qui portait sur des gènes candidats de la croissance précoce, en particulier le gène de l’IGF2 (Insulin-like Growth Factor 2), facteur de croissance foetale dont le rôle sur la croissance postnatale n’est pas encore bien établi.

Ce projet s’inscrivait dans le contexte d’un intérêt grandissant pour le lien entre croissance précoce et santé ultérieure de l’adulte. Avec le Prix Institut Danone, je suis partie réaliser ce travail de postdoctorat à Cambridge au sein d’une unité d’épidémiologie de l’obésité. J’y ai étudié le gène de l’IGF2 dans différentes cohortes d’enfants et d’adultes, et aussi d’autres gènes comment ceux de l’insuline et du récepteur à la ghréline.

 

O. N. : Qu’avez-vous fait ensuite ?

B. H. : J’ai réussi le concours de l’Inserm en 2006 et ai développé un programme de recherche sur les déterminants maternels et génétiques de la croissance précoce. La collaboration avec l’équipe de Cambridge s’est poursuivie, nos deux équipes ayant mis en place en parallèle deux cohortes de naissance assez similaires. La cohorte française, l’étude EDEN (Etude sur les Déterminants pré et postnatals précoces du développement psychomoteur et de la santé de l’ENfant) que je coordonne actuellement avec Marie-Aline Charles, a inclus entre 2003 et 2006 environ 2000 femmes avant la 24ème semaine d’aménorrhée.
Les enfants sont suivis jusqu’à l’âge de 8 ans, par des examens cliniques à 1, 3 et 5 ans et des questionnaires administrés aux mères aux âges intermédiaires et à 8 ans. Le génotypage va être fait prochainement à Cambridge, sur 1 300 échantillons d’ADN extrait du sang du cordon dans chacune des cohortes, afin d’étudier des gènes candidats de la croissance et de l’obésité.

 

O. N. : Quels sont les autres déterminants étudiés ?

B. H. : Le volet génétique n’est qu’un des aspects de l’étude EDEN. Comme l’étude ELFE (Etude Longitudinale Française depuis l’Enfance)qui vient d’être lancée et dont je coordonne le groupe de travail “Croissance et développement”, EDEN explore de nombreux facteurs pouvant influencer le développement de l’enfant et sa santé.

 

O. N. : Y-a-t-il déjà des résultats ?

B. H. : Oui, EDEN a déjà donné lieu à plusieurs publications[1]. Pour ma part, j’ai étudié le lien entre, d’une part la corpulence des femmes avant la grossesse et la prise de poids pendant la grossesse, et d’autre part, la survenue de complications de la grossesse (diabète gestationnel et hypertension gravidique) et le poids de naissance de l’enfant. Cette étude met en évidence l’importance de l’indice de masse corporelle (IMC) de la mère avant la grossesse, qui influence à la fois le risque de complications et la croissance fœtale ainsi que le poids du placenta[2]. Ce résultat rejoint ceux d’autres travaux qui montrent que l’état nutritionnel de la mère avant la conception peut avoir un impact sur le déroulement de la grossesse et le poids de naissance.

 

O. N. : L’augmentation de la corpulence des femmes est-elle associée à l’augmentation du poids de naissance ?

B. H. : Ce n’est pas si évident. J’ai encadré la thèse d’un étudiant qui a travaillé sur les données des enquêtes nationales périnatales effectuées entre 1972 et 2003 et a recherché un lien entre l’évolution de la corpulence des femmes et celle du poids de naissance. Bien que l’on observe une forte augmentation de l’IMC préconceptionnel sur toute la période, et aussi une augmentation de la prise de poids pendant la grossesse, depuis le milieu des années 90, il n’y a pas eu d’augmentation du poids de naissance moyen, voire une tendance à une diminution, ce qui était assez inattendu [3].

 

O. N. : Quelle est l’influence du poids des pères ?

B. H. : L’IMC des pères apparaît très faiblement corrélé au poids de naissance de l’enfant, mais dès les premières semaines ou mois de vie on voit apparaître une corrélation qui indique que les facteurs génétiques paternels commencent à s’exprimer en période postnatale pour déterminer la croissance de l’enfant. Les premières semaines de vie nous intéressent beaucoup, c’est une période d’adaptation physiologique du métabolisme, et de la mise en place des mécanismes de régulation de la prise alimentaire et du comportement alimentaire. Nous développons d’ailleurs dans l’équipe un projet concernant les gènes du comportement alimentaire (comme le gène de la leptine et du récepteur à la leptine) qui s’expriment essentiellement pendant la vie postnatale lorsque l’enfant commence à s’alimenter.

 

O. N. : Analysez-vous le matériel génétique des deux parents ?

B. H. : Oui, nous étudierons dans la mesure du possible le génotype du trio (enfant et ses deux parents), ce qui est très important en particulier pour les gènes soumis à empreinte qui s’expriment différemment selon qu’ils sont hérités de la mère ou du père. Beaucoup de ces gènes soumis à empreinte et exprimés préférentiellement sont des gènes de la croissance foetale, comme par exemple le gène de l’IGF2.

 


[1] http://eden.vjf.inserm.fr/index.php/fr/les-principaux-resultats

[2]Heude B, Thiébaugeorges O, Goua V, Forhan A, Kaminski M, Foliguet B, et al; The EDEN Mother–Child Cohort Study Group. Pre-Pregnancy Body Mass Index and Weight Gain During Pregnancy : Relations with Gestational Diabetes and Hypertension, and Birth Outcomes. Matern Child Health J. 2011. http://eden.vjf.inserm.fr/index.php/fr/les-principaux-resultats/nutrition-maternelle

[3] Diouf I, Charles MA, Blondel B, Heude B, Kaminski M. Discordant time trends in maternal body size and offspring birthweight of term deliveries in France between 1972 and 2003:data from the French National Perinatal Surveys. Paediatric and Perinatal Epidemiology 2011;25:210-7. http://onlinelibrary.wiley.com/doi/10.1111/j.1365-3016.2010.01188.x/abstract