C’eût été parfait si j’avais fait bon ménage avec mon corps. Mais nous formions lui et moi un drôle de couple… De mon corps… j’ignorais la violence et les sauvages réclamations…(1)

Tout adolescent peut éprouver un tel sentiment d’étrangeté.

 

Cela tient aux regards et aux jugements que les autres portent sur son corps et sur son esprit qui semodifient à la puberté, et pour une grande part à la relation interne entretenue avec la nouvelle image corporelle qu’il doit se représenter mentalement.

 

Il est en pleine mutation à l’extérieur comme à l’intérieur et s’interroge : “Suis-je beau ? Suis-je laid ? Suis-je trop grand ? trop petit ? Qui suis-je ?” Et comment parvenir à renoncer à son corps d’enfant pour un corps d’adulte ? Comment se trouver sans se perdre ?

 

Aux approches de la puberté, l’enfant prend peu à peu conscience de son corps. Il le découvre, il en est fier ou au contraire déçu, mais le plus souvent inquiet et déstabilisé. Il y a comme une sorte de violence dans cette métamorphose corporelle qui lui fait découvrir ses capacités sans lui permettre de les utiliser dans le monde qui l’entoure. Il doit se faire comprendre, mais comment faire quand soi-même on ne se “sent” plus très bien face à une image qui se modifie à son insu ?

 

Les réaménagements internes que l’adolescent subit à cette période de sa vie désorganisent de façon profonde sa perception du monde externe, et cet état perdure jusqu’à ce qu’il parvienne à résoudre sa relation à son corps. Bien des situations sont évocatrices de ce phénomène : passer une heure dans la salle de bain chaque matin sans prendre de douche, refuser de se laver les cheveux, adopter un maquillage outrancier, un marquage corporel (tatouage, piercing), ou radicaliser son habillage.

 

Tout se passe comme s’il s’agissait pour l’adolescent de maîtriser cette métamorphose qui le déroute. N’arrivant plus à habiter son nouveau corps, il est à la recherche d’une “seconde peau” et n’hésitera pas à se mettre en danger dans l’espoir de se forger une nouvelle identité. “Devenir” un autre peut le conduire soit à prendre des risques insensés comme traverser une voie ferrée juste avant l’arrivée d’un train ou sauter d’un pont.., soit les déplacer dans le virtuel d’un écran , et cela, juste pour pouvoir dire : “Maintenant, je suis capable de…” Cette passion du risque devient un repère identitaire car elle donne à l’adolescent l’occasion d’éprouver les nouveaux contours de son corps. Cette mise à l’épreuve n’est-elle pas un passage nécessaire pour redevenir propriétaire de son corps et de soi-même ?

 

(1) JP Sartre, Les Mots, 1964.

Marlène Dreyfus, Psychologue clinicienne, Hôpital Trousseau, AP-HP-Paris