Les comportements alimentaires des adolescents évoluent et connaissent une variabilité liée au processus d’autonomisation et aux facteurs environnementaux. En même temps, les études récentes sont plutôt rassurantes : la “malbouffe”, si elle existe, ne règne pas en maître dans l’assiette de nos adolescents, et même si elle constitue une étape, elle ne présage pas du devenir alimentaire des futurs adultes. Au-delà de préoccupations de poids, de modifications transitoires des apports et/ou des conduites alimentaires reflétant une adaptation aux besoins, à des pulsions nouvelles et à une quête identitaire, certains adolescents connaîtront malheureusement un véritable trouble des conduites alimentaires. Leurs signes précurseurs sont les symptômes parfois bruyants de cette période bien particulière de la vie.

 


Dr Corinne Blanchet,
Médecin Endocrinologue

Véronique Philardeau,
Diététicienne

Céline Provost,
Diététicienne
Pr. Marie Rose Moro,
Professeur de pédopsychiatrie (Paris Descartes),
chef de service de la maison de Solenn-Maison
des Adolescents de Cochin, AP/HP, Paris
Focus
L’adolescence est une période où les besoins énergétiques et nutritionnels augmentent. En cinq ans, l’adolescent acquiert 15% de sa taille d’adulte et près de la moitié de son poids. Cette augmentation est essentiellement liée au métabolisme de base. Les besoins énergétiques varient d’un individu à l’autre, en fonction de son sexe, de son âge et surtout de son poids et de son activité. Les apports doivent couvrir les besoins de base et les besoins supplémentaires induits par la croissance et la puberté mais également, compenser les dépenses énergétiques liées à l’exercice sportif correspondant parfois à plusieurs heures d’activité hebdomadaire.

 

“Dis-moi ce que tu manges, je te dirai qui tu es ? “Ou autrement dit, “On est ce que l’on mange…” Ces quelques mots résument le rapport de l’adolescent à l’alimentation. De la fonction nutritionnelle objective à la perception symbolique des aliments qui participe à la construction identitaire de l’adolescent, on comprendra que la prise alimentaire, en famille, en solo, ou entre copains devient facilement une scène où vont s’exprimer pulsions, contrôles, autonomisation, régression et conflits de toute sorte. Passer d’un nourrissage maternel passif à un apprentissage actif puis à une autonomisation progressive ne se fera pas sans encombre pour certains. Le problème dans nos pays n’est pas tant le risque de carence alimentaire que la construction de troubles des conduites alimentaires : troubles du comportement alimentaire (TCA), orthorexie, modes alimentaires “tendances”, mauvaises habitudes alimentaires, voire anarchie alimentaire…

 

CE QUE CONSOMMENT LES ADOLESCENTS

Les macronutriments

Entre 11 et 14 ans, la contribution respective des protéines, glucides et lipides à l’apport calorique reste stable avec 15 à 17% pour les protéines, 45 à 47% pour les glucides, 37 à 39% pour les lipides. Après l’âge de 15 ans, les apports bruts en macronutriments demeurent globalement stables avec cependant une diminution des apports protéiques et lipidiques chez les filles au profit d’une augmentation des apports en glucides, la répartition se faisant principalement au profit des glucides simples. La diminution des glucides complexes s’avère marquée (-16%), en lien avec la baisse observée de la consommation de pain et produits de panification, à rapprocher de la diminution des apports en fibres (-11%).
L’adolescence implique des besoins importants en protéines du fait de l’augmentation de la masse maigre. Quantitativement les apports protéiques devraient représenter 12 à 15% de l’apport énergétique total. Les enquêtes montrent que, en dehors de certaines pratiques alimentaires marginales, la consommation habituelle de protéines couvre largement les besoins des adolescents. La consommation de féculents, de légumes et de fruits est stable avec une augmentation des fruits cuits type compotes. Les légumes cuits ou en sauce sont peu appréciés en général, les adolescents favorisants les aliments et la constitution d’assiettes “esthétiques” (formes, couleurs etc…). La consommation de fruits et de légumes est plus élevée chez les filles (70% en consomment aumoins une fois par jour). Elle diminue entre 11 et 15 ans, en particulier chez les garçons. La préférence va aux légumes crus ou croquants, trempés dans du fromage blanc ou différentes sauces.
Plus d’un tiers des adolescents déclarent consommer aumoins une fois par jour des produits sucrés. La consommation de sucreries croît entre 11 et 15 ans, plus importante chez les garçons. Celle de produits laitiers se stabilise au cours de l’adolescence et est superposable dans les deux sexes. Les laitages “transportables” comme les yaourts à boire ou les fromages en portion ont habituellement la préférence des jeunes, les fromages “qui puent” étant surtout consommés lors des repas familiaux. Le lait a un statut particulier, résidu de l’enfance dont la consommation diminue au fil des ans, en particulier en public avec un vécu “honteux”, mais qui peut être un réconfort dans l’intimité du domicile familial, ou le matin avec des céréales. Il est également intéressant d’observer une association entre une pratique sportive régulière et des habitudes saines : la consommation de fruits et légumes, l’absence de saut du petit déjeuner, une moindre consommation de produits sucrés, une consommation pluriquotidienne de produits laitiers.

 

APPORTS NUTRITIONNELS CONSEILLÉS (ANC)
Dans les pays industrialisés, l’adaptation de la prise alimentaire liée à une augmentation de l’appétit couvre habituellement les besoins énergétiques :

Les vitamines et minéraux importants à l’adolescence

Fer : à l’adolescence les besoins liés à la croissance des tissus et à l’augmentation du nombre de globules rouges sont élevés. Chez les filles, ces besoins sont accrus par les menstruations (16 mg/j chez la fille et 13 mg/j chez le garçon). La consommation actuelle est significativement insuffisante chez 40% des filles. Le risque de carence en fer est augmenté en cas règles abondantes ou de régime restrictif, végétarisme ou végétalisme.

 

Calcium : l’adolescence est une période clef pour la croissance osseuse et l’acquisition du capital osseux. Les apports nutritionnels conseillés en calcium sont de 1200 mg/j. Or selon les enquêtes, la consommation est largement insuffisante surtout chez les filles, les résultats de l’étude INCA2 montrant que l’apport calcique chez les jeunes de 15-17 ans n’atteint pas 700 mg/j chez les filles et 870mg/j chez les garçons.

 

Vitamine D : l’apport en vitamine D doit être suffisant pour permettre la fixation du calcium. Les besoins quotidiens varient en fonction de l’âge, de la pigmentation cutanée et de l’ensoleillement. L’American Academy of Pediatrics amodifié ses recommandations pour l’apport quotidien de vitamine D chez les bébés, les enfants et les adolescents passant d’une recommandation de 200 UI/j a 400 UI/j (soit 10 µg au lieu de 5 µg). Si la substitution reste finalement assez aisee a assurer (1 ampoule de vitamine D tous les 3 mois en automne-hiver), le depistage de ces carences reste plus problematique, le dosage de la vitamine 25OHvitamine D3 en systematique n’étant pas de pratique courante.

 

POIDS ET IMAGE DE SOI
A 15 ans, 40% des filles se trouvent trop grosses, alors que 20% des garçons se trouvent trop maigres. Il est important de rassurer les adolescents et leurs familles sur les modifications corporelles inhérentes à l’adolescence. L’évolution pubertaire physiologique peut entraîner des fluctuations pondérales la rendant suspecte. Il faut donc parfois aider les adolescents à garder leur bon sens face à des messages contradictoires. Il est du devoir des professionnels d’aider les familles à rester vigilantes et à ne pas être à l’origine de mesures alimentaires voire de régimes préjudiciables à la santé de l’adolescent.

LES CONNAISSANCES DES ADOLESCENTS

Très influencés par les médias, les adolescents sont exposés tout comme leurs parents à un discours complexe et contradictoire : une société du corps infaillible qui associe la valeur personnelle d’un individu à son image idéale, mais une société du “tout-tout de suite”, où la frustration ne semble plus être une valeur éducative, et une société d’opulence avec toutes les pressions de consommation et une cacophonie des messages nutritionnels. Une imprégnation des mesures du PNNS (Programme National de Nutrition et Santé) a été observée, mais la multitude de sources d’informations nutritionnelles n’éclaire pas pour autant. Croyances erronées, ignorance des règles nutritionnelles de base, confusion des messagesne sont pas rares, et il serait illusoire de penser que les adolescents détiennent tous des connaissances diététiques et nutritionnelles de bonne qualité.

 

LES MODIFICATIONS DU COMPORTEMENT ALIMENTAIRE A L’ADOLESCENCE

Depuis la naissance, l’enfant intègre de multiples apprentissages alimentaires pour construire sa propre identité de mangeur. C’est en famille que l’enfant apprend à manger en imitation du modèle parental. Le moment du repas est un moment important où l’enfant observe et intègre ce qui est “bon pour lui”.
L’adolescent, à la recherche d’une identité et d’une appartenance à un groupe, cherche à s’autonomiser en s’opposant à ses parents y compris dans son comportement alimentaire. L’adolescence est aussi une période de mutation importante du corps où l’individu construit son propre rapport à la nourriture et au plaisir de manger. C’est en général à cette période qu’apparaît la consommation des aliments dits de snacking (pizza, sandwiches, fast food…) partagés entre copains et qui cherche à s’opposer au repas familial équilibré. Contrairement aux idées reçues, la consommation épisodique de ce type d’aliment n’a rien de catastrophique (versus la consommation de produits sucrés, voire le saut de repas). Il ne faut cependant pas négliger le risque de développer un surpoids ou une obésité chez les adolescents présentant une vulnérabilité personnelle ou familiale. L’adolescent doit apprendre à maîtriser ses pulsions alimentaires et à diversifier son alimentation, ce qui ne va pas de soi. Face à l’angoisse des changements et parfois la dépressivité qui s’y associe, manger peut constituer pour certains adolescents une sorte de refuge et de consolation qui va provoquer une avidité. Certains adolescents et en particulier adolescentes vont chercher à la maîtriser, souvent avec excès. L’équilibre est difficile à trouver. C’est là où les adultes ont un rôle important, à condition de ne pas réduire le comportement alimentaire à un acte simplemais de le resituer dans le contexte psychologique de l’adolescence.

 

ÉVOLUTIONS RÉCENTES DU COMPORTEMENT ALIMENTAIRE

Une tendance à la déstructuration du rythme alimentaire est observée chez les jeunes et s’est accentuée depuis 1999.
Celle-ci serait liée en partie à la perte des repères, due à l’explosion du cadre familial. L’autonomisation ultra-précoce, dès l’entrée au collège, favorise pour certains adolescents en manque de repères, le recours au grignotage et aux aliments “préparés” (croque-monsieur, hot-dog etc…), riches en matières grasses et en sucres. A l’entrée au lycée, la prise de déjeuner devient aléatoire, les repas de la cantine étant souvent décrits comme “moches et mauvais”. Les adolescents préfèrent se retrouver à l’extérieur de l’établissement et consommer des aliments nomades (street food) ou fréquenter les fastfood en groupe . Cependant en 2007 le rythme traditionnel français de trois repas par jour, auquel peut s’ajouter un goûter, persiste globalement (> 70% des adolescents). Néanmoins selon l’étude INCA2, 50% des 15-17 ans ne prennent pas un petit-déjeuner tous les jours, en particulier les filles, cette tendance augmentant avec l’âge et dans les deux sexes. Le saut d’au moins un des repas n’est pas rare, et le grignotage interprandial concernerait plus d’un adolescent sur deux.
Selon le baromètre INPES 2005, 80% des jeunes prennent un dîner en famille, environ un tiers des jeunes déjeunent à la cantine alors qu’une portion faible mais qui croît au fil de l’adolescence pour atteindre 20% chez les 18-20 ans, fréquente un fast-food. Outre la disparition du repas familial, allant jusqu’à l’absence de table permettant de prendre un repas en commun, certains adolescents mangent seuls, dans leur chambre, devant la télévision ou l’ordinateur et consomment ce qu’ils trouvent dans le réfrigérateur. D’autres familles s’installent à table mais ne cuisinent pas et proposent des aliments prêts à l’emploi. Chacun mange donc ce qu’il veut, perdant ainsi toute notion de repas et d’équilibre alimentaire.
Les résultats de la récente étude Alimados (colloque OCHA), semblent plutôt rassurants, concluant que l’alimentation des adolescents relève davantage du plaisir et de la construction de soi que de l’obésité et des troubles des conduites alimentaires.

 

L’ÉTUDE ALIMADOS
L’étude Alimados confirme qu’en matière alimentaire, le communautarisme n’est pas de mise. Bien au contraire, les jeunes Français intègrent dans leur mode alimentaire différentes cultures et mixent selon les circonstances culture adolescente et culture familiale. La dimension affective reste primordiale dans leur rapport à l’alimentation.
Les repas familiaux et les “petits plats” des grands-mères restent bien classés au hit-parade des préférences culinaires des adolescents, qui intègrent cela comme le reste, pour la plupart avec aisance et liberté.
Cette étude montre également la double contrainte à laquelle les adolescents sont soumis : l’aliment est à la fois source de liberté, plaisir et jouissance mais également autocensuré dans un idéal esthétique et de bonne santé. Au fond, la diversité adolescente, la diversité alimentaire et la diversité des populations se mêlent et s’organisent pour offrir à ces adolescents un mode alimentaire original à l’image de notre société.

CONCLUSION

L’alimentation participe à la réassurance de l’adolescent lorsqu’elle est partagée en famille, à la découverte lorsqu’elle est prise entre copains, au maintien de la santé lorsqu’elle est équilibrée. Les adolescents ne sont pas des adeptes uniquement de la “malbouffe”, et restent attachés à la transmission de valeurs familiales alimentaires. Ils se construisent une culture alimentaire adolescente, intégrant des modèles transculturels, et privilégient le partage entre copains, leurs choix alimentaires intégrant plus que jamais des normes diététiques, sociales et familiales qui leur permettent de se construire. Il n’en reste pas moins que l’obésité infanto-juvénile et les troubles des conduites alimentaires sont une problématique, où la place de l’information et les modalités de prévention restent sujet à débat. Le rôle du médecin traitant et/ou du pédiatre semble essentiel, en lien avec les familles, pour détecter des conduites alimentaires déviantes voire pathologiques, ainsi que pour la surveillance staturo-pondérale et pubertaire. Sans oublier que l’alimentation s’inscrit dans une relation et un contexte particulier qu’est le processus adolescent.

 

BIBLIOGRAPHIE

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  5. http://barometresante.inpes.fr/index.php Institut National de Prévention et d’Education pour la Santé – 2006
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