Les apports nutritionnels conseillés (ANC) représentent la quantité moyenne de nutriments qu’il faudrait que chacun des membres d’une population ingère pour que les besoins de 97,5% de cette population soient couverts. Ils n’ont donc d’intérêt qu’à l’échelle d’une population. A l’évidence, les valeurs ainsi calculées ne peuvent qu’être supérieures aux besoins réels d’une partie importante de la population considérée. Les marges de sécurité introduites face aux incertitudes, par exemple sur la variabilité des besoins ou la biodisponibilité d’un nutriment, accroissent encore l’écart entre besoins individuels et ANC.

Cette démarche a parfois abouti à des situations absurdes, comme lorsque l’apport recommandé en zinc a dépassé son apport quotidien tolérable.

L’habituel découpage des recommandations par tranches d’âges résulte souvent d’interpolations qui, pour aussi commodes qu’elles puissent paraître, couvrent souvent une ignorance réelle. Enfin, les présupposés qui guident tous ces calculs méconnaissent complètement les capacités d’adaptation de l’organisme. Les recommandations publiées dans le passé à l’intention des femmes enceintes sont édifiantes à cet égard : les experts avaient divisé la masse de nutriments déposés dans l’organisme maternel et l’unité foeto-placentaire par la durée de gestation. Ils en avaient déduit que les femmes ne peuvent couvrir leurs besoins qu’en augmentant systématiquement leurs apports nutritionnels, alors que la grossesse déclenche précocement un “ajustement anticipé” de l’organisme maternel permettant de stocker protéines, calcium, fer, en vue du dernier trimestre de la grossesse.

 

L’application stricte des ANC à l’alimentation d’un individu, même en parfaite santé, serait donc inappropriée, voire hasardeuse, puisqu’on ignore le niveau exact de ses besoins personnels. Pour la même raison, la simple comparaison entre consommation spontanée et ANC ne permet en aucune façon de prédire les risques individuels de carence.

 

Les ANC ne doivent être pris, même à l’échelle des populations, que comme une tentative de synthèse basée sur les connaissances disponibles à ce jour, malheureusement inhomogènes et souvent lacunaires. Malgré ces réserves, ils restent un outil indispensable à tous ceux qui sont impliqués dans l’alimentation des collectivités : autorités sanitaires et industrie agroalimentaire, en particulier.

 

Pr Jean-Louis BRESSON
Hôpital Necker - Enfants Malades, Paris