Notre mode d’alimentation n’est pas responsable de tous les cancers. Mais nombre d’aliments, ou leurs nutriments, pourraient favoriser ou prévenir l’apparition de certains cancers. Devant la carte des facteurs de risque ou de protection, autant choisir le bon menu : variété et équilibre.

 

Première cause de mortalité, le cancer touche en France chaque année 150 000 personnes (dont 56% âgées de moins de 74 ans). On associe depuis longtemps cancer et type d’alimentation. Pendant de nombreuses années, les chercheurs ont étudié le rôle des nutriments dans le développement des cancers et, plus récemment, les substances susceptibles de retarder, voire d’empêcher, l’apparition de certains d’entre eux. Les études épidémiologiques et les études de cancérogenèse expérimentale ont permis de recueillir une masse considérable de données. Leur interprétation, délicate, peut donner lieu à des conclusions hâtives et fréquemment médiatisées à l’excès, mais un certain nombre de faits peuvent être dégagés.

 

I - COMMENT L’ALIMENTATION INTERVIENT-ELLE ?

La cancérogenèse est un processus multifactoriel et multiphasique. Les facteurs alimentaires peuvent intervenir lors de chacune des phases du développement tumoral, pour le favoriser ou l’inhiber (tableau 1). On peut l’expliquer de nombreuses façons : effet mutagène ou anti-mutagène, effet anti-oxydant, action sur les mécanismes de croissance, de prolifération, de mort cellulaire par apoptose, ou sur les capacités de défenses immunitaires de l’organisme. Les études épidémiologiques montrent que les cancers ne sont pas tous également associés à l’alimentation: celle-ci pourrait en effet soit favoriser, soit prévenir certains types de cancers (tableau 2).

 

Par ailleurs, l’alimentation peut intervenir à un niveau physiologique en entraînant une modification du profil hormonal impliqué dans les cancers hormono-dépendants.

 

II - FACTEURS DE RISQUE ALIMENTAIRES

A - Obésité et équilibre énergétique

De nombreux cancers, hormono-dépendants (sein, endomètre, prostate) ou non (côlon, pancréas, voies biliaires, voies aéro-digestives supérieures) ont été associés à l’obésité. Il semble aussi que des personnes ayant une certaine activité physique soient mieux protégées contre le risque de cancer. Des études expérimentales chez le rat ont montré qu’une restriction des apports caloriques entraîne une inhibition de tumeurs mammaires et du côlon induites par des cancérogènes chimiques.

 

Un déséquilibre énergétique (par excès d’apports caloriques ou insuffisance de dépenses énergétiques) pourrait donc être associé à l’apparition de certains cancers. Les mécanismes envisagés seraient vraisemblablement différents selon les types de cancer : modifications hormonales dans le cas des cancers hormono-dépendants, rôle des lipides dans l’apport énergétique, influence sur la prolifération cellulaire, sur les facteurs de croissance, sur la régulation de l’expression génétique, sur les mécanismes anti-oxydants (tableau 1).

 

tableau 1

 

B - Matières grasses

Une alimentation riche en matières grasses a été fréquemment incriminée dans l’augmentation de la fréquence des cancers. En effet, la part des lipides dans l’alimentation a considérablement augmenté dans les pays occidentaux depuis une cinquantaine d’années. Au niveau mondial, une corrélation géographique existe entre le taux de mortalité par cancer du sein et du côlon et la proportion de lipides dans l’alimentation.

 

Cependant, le bilan de la majorité des études épidémiologiques, rétrospectives et prospectives ne permet pas de conclure à une telle association. Les facteurs déterminants dans l’étiologie du cancer du sein sont liés au développement hormonal, éventuellement influencé par l’alimentation au moment de la puberté. Hypothèse difficile à vérifier en raison de la durée de suivi qu’elle implique, tout comme l’association entre alimentation riche en matières grasses et risque de cancer du côlon.

 

Dans tous les cas, il est extrêmement difficile de séparer l’effet des matières grasses de celui de l’apport énergétique. La nature des acides gras (degré de saturation, oxydation) et leur proportion dans l’apport lipidique total pourraient jouer un rôle important (tableau 1). En tout état de cause, mieux vaut éviter une alimentation trop riche en acides gras saturés pour limiter les risques de cancers comme de maladies cardiovasculaires.

 

C - Alcool

Facteur de risque important dans les cancers des voies aéro-digestives (en particulier larynx, oesophage) l’alcool agit en synergie avec le tabac. En France, environ 90% de ces cancers pourraient être supprimés en réduisant la consommation d’alcool à moins d’un demi litre de vin par jour (50 à 60 g d’alcool) et celle de tabac à moins de 10 cigarettes. Une consommation excessive d’alcool pourrait également favoriser les cancers du tractus digestif (foie, côlon, rectum, pancréas). Enfin, le risque de cancer du sein et de l’ovaire serait aussi accru chez les femmes ayant une consommation d’alcool relativement modérée. Les difficultés pour évaluer les consommations d’alcool font que les études actuelles ne permettent pas de fixer avec précision un seuil de consommation au-dessus duquel le risque augmente significativement.

 

D - Aliments salés et fumés, nitrosamines

Dans certaines régions du monde, les aliments très salés (conservés dans la saumure), fumés (poisson et viandes), constituent la base de l’alimentation. Les traitements subis par ces aliments entraînent la formation de dérivés nitrosés capables de se transformer en nitrosamines cancérogènes (cancer de l’estomac).

 

Ce même risque de cancer attribué aux nitrates apportés par l’eau et les légumes, leur transformation dans l’estomac en nitrosamines cancérogènes a été évoquée mais n’a pu être clairement démontrée chez les populations en bonne santé ; la question se pose toutefois chez des personnes “à risque” ayant des troubles gastriques et/ou des infections à Helicobacter pylori.

 

Tableau 2
Facteurs de risques et facteurs protecteurs de certains cancers
CANCER PRINCIPAUX FACTEURS
DE RISQUE
PROTECTION PAR LES FRUITS ET LEGUMES
Poumon Tabac OUI
Voies aéro-digestives
supérieures
Alcool, Tabac, Nitrosamines OUI
Estomac Aliments fortement salés
Aliments fumés, Nitrosamines
OUI
Côlon Obésité, Graisses animales
(viandes rouges)
OUI
(associée aux fibres de céréales)
Sein Facteurs hormonaux, Taille et corpulence,
Obésité (post-ménaupause), Alcool
Plus ou moins
Ovaire Facteurs hormonaux
Graisses animales, Café
NON
Endomètre Facteurs hormonaux
Obésité, Alcool
NON
Prostate Facteurs hormonaux, Obésité
Graisses animales (viande rouge)
Plus ou moins

 

III - FACTEURS ALIMENTAIRES DE PROTECTION

Dans leur grande majorité, les études épidémiologiques montrent un effet protecteur plus ou moins important (tableau 2) d’une alimentation riche en fruits et légumes. Plusieurs de leurs constituants expliqueraient cette action protectrice.

 

A - Vitamines

Les fruits et légumes contribuent à l’apport en vitamine A par l’intermédiaire de la pro-vitamine A ou bcarotène. Celle-ci pourrait, comme d’autres caroténoïdes (voir ci-dessous), participer à un effet protecteur contre certains cancers. Des études épidémiologiques ont confirmé l’effet protecteur des aliments riches en vitamine C vis-à-vis des cancers de l’estomac et de l’oesophage : la vitamine C jouerait un rôle important comme antioxydant et comme inhibiteur de la formation de nitrosamines cancérogènes. Le rôle de la vitamine E est plus controversé : certaines études montrent un effet protecteur vis-à-vis des cancers du poumon et du tractus digestif. La vitamine E interviendrait par son action anti-oxydante et participerait, en liaison avec le sélénium, aux mécanismes de défense de l’organisme. Certaines études récentes permettent d’envisager une contribution des folates à l’effet protecteur des fruits et légumes. Cependant, les résultats des études d’intervention dans lesquelles des supplémentations vitaminiques ont été administrées à titre préventif se révèlent parfois en contradiction avec les résultats des études épidémiologiques : ceci doit inciter à la prudence quant à la recommandation de tels suppléments.

 

B - Micro-constituants végétaux

Récemment, de nombreux constituants non nutritifs ont été identifiés dans les fruits et les légumes, appartenant à des familles chimiques très diverses :
- Caroténoïdes ( carotène, lycopène…) présents dans les carottes, les tomates, les brocolis, les choux, les céleris, les épinards, les abricots, les melons…
- Polyphénols (flavonoïdes, tanins) dans les légumes, les agrumes, le thé, le café, le vin.
- Indoles, dithiolthiones, isothiocyanates présents dans les légumes de la famille des crucifères, (choux, …).
- Sulfures d’allyle présents dans l’ail, les oignons, les poireaux.

 

Ces composés présentent une activité anti-cancérogène dans des modèles expérimentaux in vitro et inhibent l’apparition de cancers chimiquement induits chez l’animal. Ingérés en quantité non négligeable par les individus consommant beaucoup de fruits et de légumes, ils exerceraient leur effet protecteur par une action anti-mutagène et anti-oxydante.

 

C - Fibres alimentaires

Les fibres alimentaires, en grande quantité dans les aliments d’origine végétale, se présentent sous forme insoluble dans les céréales (principalement dans l’enveloppe) et sous forme soluble dans les fruits et légumes (cf. Objectif Nutrition - Janvier 1995). Leur rôle dans la protection contre le cancer recto-colique en particulier a été très étudié depuis l’hypothèse de Burkitt selon laquelle l’augmentation de fréquence de ce cancer serait liée à une alimentation trop pauvre en fibres (et corrélativement trop riche en graisses). Les résultats parfois contradictoires des études épidémiologiques ont tempéré l’enthousiasme soulevé par cette hypothèse. En fait, l’action des fibres, complexe, dépend de leur nature, et est difficile à dissocier de l’action des micro-constituants végétaux présents conjointement dans les fruits et les légumes (anti-oxydants par exemple). Les fibres agiraient en réduisant le temps de contact entre des substances cancérogènes et la muqueuse intestinale, en inhibant la formation d’acides biliaires promoteurs de la cancérogenèse et en favorisant la production d’acides gras à chaîne courte susceptibles d’inhiber la cancérogenèse.

 

CONCLUSION

Selon les connaissances scientifiques actuelles, il existe pour certains cancers un risque associé à l’obésité et à un bilan énergétique excédentaire, sans que la part de l’apport lipidique puisse être clairement définie. En revanche, une consommation importante de fruits et légumes est généralement associée à un effet protecteur vis-à-vis des cancers du poumon, des voies aéro-digestives supérieures et du tractus digestif. Ces conclusions plaident en faveur d’une alimentation équilibrée favorable à un bon état nutritionnel et compatible avec une bonne santé.

 

Françoise DECLOITRE
Directeur de Recherche au CNRS
CNERNA

 

Bibliographie

Decloitre F. - Impact des facteurs alimentaires sur les mécanismes de la cancérogenèse : Base d’une prévention des cancers par l’alimentation. Cah. Nutr. Diét. XXVIII, 2, 85-95, 1993

E. Riboli, F. Decloitre, C. Collet-Ribbing - “Alimentation et Cancer”, évaluation des données scientifiques Coordinateurs : Tec et Doc Lavoisier, éditeur, Paris, à paraître en 1996.

Nutrition et Cancer - Colloque C.E.R.I.N. Paris, 1995