La malnutrition infantile s’accompagne d’une lourde mortalité sur le continent africain. En Côte d’Ivoire, la prévalence de la malnutrition chronique dans la population des enfants de moins de 5 ans est de 16% en moyenne, de 11,5% à Abidjan, et moitié moindre dans la catégorie la plus favorisée de la population (1). De nombreux cas apparaissent ainsi en milieu urbain sans que la famille ne semble manquer de nourriture. Ce paradoxe suggère que la malnutrition serait, non seulement un problème de carences nutritionnelles, mais aussi la conséquence d’un environnement familial altéré et de perturbations d’ordre socioculturelles et relationnelles. Pour rechercher les causes de cette malnutrition, qui peut aller jusqu’au décès de l’enfant, il faut donc considérer les relations de l’enfant avec son entourage, avant et pendant le développement des symptômes. Pour réaliser cette étude, Jean-François Bouville a sélectionné une vingtaine d’enfants issus de familles vivant à Abidjan dans des quartiers populaires à taux de malnutrition élevé. Les interactions enfant-entourage ont été observées dans le cadre de vie habituel des enfants, entre les âges de 5 et 24 mois, à quatre reprises, avant l’apparition des symptômes (5 mois), pendant leur évolution (12 à 18 mois en moyenne), jusqu’à la résorption au sein de l’échantillon (vers 24 mois). Des entretiens ont également été menés avec les mères sur leur vécu familial avant et après la naissance de l’enfant, ainsi que sur leurs perceptions du comportement, de la santé et des habitudes alimentaires de l’enfant.

 

Les résultats montrent que la disponibilité de l’entourage familial auprès de l’enfant, les comportements d’approche et de contact sans détresse de l’enfant, et la présence d’interactions sociales enfant-entourage sont positivement corrélés à l’état nutritionnel de l’enfant, et ce même avant l’apparition éventuelle des symptômes de malnutrition. Autrement dit, l’indisponibilité de l’entourage et la détresse patente de l’enfant pour le solliciter, ainsi que l’absence relative d’interactions sociales (plutôt “affectives”) comparée aux interactions de soins (plutôt “physiques”), peuvent être considérées, dans l’échantillon urbain africain étudié, comme un signe précurseur de troubles nutritionnels. Une valence positive de ces comportements constitue, en revanche, un indice favorable de bonne santé ou de proche récupération. C’est ainsi que le regain d’intérêt de l’entourage familial pour l’enfant apparaît comme un préalable à la résorption de ses symptômes nutritionnels (via l’acceptation de la diversification alimentaire, vers 18 mois en moyenne).

 
Sur le plan alimentaire, les comportements anorexiques sont plus prononcés et durables chez les enfants potentiellement malnutris avant l’apparition et pendant la durée des symptômes. Toutes les mères de ce groupe forcent par ailleurs l’enfant à manger pendant une certaine période, et rapportent qu’il n’est véritablement intéressé que par le sein, et éventuellement les laitages - autrement dit, que par la mère elle-même ! Les événements perturbant la relation mère-enfant (indisponibilité maternelle et/ou épreuves relationnelles) sont plus nombreux dans le groupe d’enfants qui deviendront malnutris.

 

L’absence relative de contacts affectifs rassurants prive l’enfant, dans la perspective de la théorie de l’attachement (2), d’une base sécurisante nécessaire à l’exploration de l’environnement. Nous faisons l’hypothèse que l’indisponibilité relationnelle observée dans l’entourage familial des enfants malnutris de l’échantillon influence l’apparition et le maintien de leurs symptômes par la résistance induite, sur le plan alimentaire, à explorer le monde extérieur. Mieux comprendre cette spécificité de l’environnement familial et alimentaire des enfants malnutris en milieu urbain africain peut contribuer au développement d’un programme de prévention et de prise en charge de ces enfants plus adéquat. Le repérage de comportements précurseurs constitue une application pratique de notre approche relationnelle de cette maladie.

 

(1) - D. E. Sahn, Malnutrition in Côte d’Ivoire, Prevalence and Determinants, La Banque Mondiale, Wash. D. C., 1990.
(2) - J. Bowlby, Attachment, 1969